Le végétal en Normandie : les ifs millénaires de La Lande-Patry

Au cœur du bourg se tiennent deux ifs "millénaires", mâle et femelle, qui se révèlent d’une grande importance dans l’expression de l’identité de cette localité.

À seulement quelques mètres de ces ifs, l’église paroissiale est tout au long de l’année un lieu de dévotion à des saints guérisseurs et protecteurs parmi lesquels saint Armel et sainte Marguerite retiennent l’attention du fait d’une possible relation avec les deux arbres vénérables.

La Lande-Patry est une commune située en périphérie Ouest de la ville de Flers. Son territoire est historiquement organisé entre différents hameaux d’égale importance mais, dans le souci de construire une certaine centralité, les municipalités successives ont cherché à édifier un bourg : c’est ainsi que, durant les deux dernières décennies, elles ont fait en sorte d’axer et d’unifier l’urbanisation de la commune depuis la Mairie, les écoles, jusqu’en direction du site de l’église paroissiale et des ifs millénaires. Cette unification s’est trouvée facilitée par l’afflux des ménages s’installant sur La Lande où ils trouvent un cadre de vie rurbain à dominante pavillonnaire.

Le nom de la commune a pour origine la famille seigneuriale qui y avait demeure. Guillaume 1er de La Lande-Patry (vraisemblable contraction de Patrick) est reconnu comme faisant partie des seigneurs ayant accompagné le Duc de Normandie dans sa conquête de l’Angleterre en 1066. Son successeur Raoul Patry est, selon la formule1, compris dans le catalogue de ceux étant partis avec Robert, Duc de Normandie, à la conquête de Jérusalem en 1096. Un autre Guillaume Patry fit croisade en compagnie de Saint-Louis en Afrique et Palestine. D’après la légende, ce serait avant son départ qui le mènera à Tunis en 1270 que ce seigneur de La Lande aurait planté les deux ifs devant l’église paroissiale.
Ce récit légendaire concernant l’origine de ces arbres vénérables, ainsi que la représentation sur le blason actuel de la commune du château des Patry associé à deux branches d’if, constituent – avec bien entendu le toponyme de cette localité – les seules traces restantes de cette lignée seigneuriale sur son ancien fief.

Le site visé par l’inventaire du patrimoine culturel immatériel se compose de deux principaux éléments :

- Les ifs millénaires de La Lande-Patry : Ces deux arbres qui poussent auprès du porche de l’église paroissiale Notre-Dame de l’Assomption, plantés dans ce qui fut autrefois le cimetière du village, sont parfois appelés "les ifs amoureux de La Lande-Patry". Cette touchante dénomination à connotation sentimentale vient du fait qu’ils sont un mâle et une femelle éternellement proches l’un de l’autre. L’if femelle se reconnait par sa large cavité exhibant son tronc creux, tandis chez l’individu mâle le tronc donne le sentiment d’être plein.

Les ifs de La Lande-Patry paraissent avoir été plantés ensemble, ou dans un intervalle de temps très proche, car compte tenu des études réalisées on leur attribue généralement le même âge. La datation communément répandue leur donnant 1000 à 1200 ans est cependant contestable ; cette incertitude apparait il est vrai entretenue par le flou qui entoure l’explication de leurs origines, non dénuée d’une dimension légendaire. Selon certains habitants du pays les ifs de La Lande-Patry auraient été plantés vers l’an 800 en exécution d’un ordre de Charlemagne. L’if étant supposé purifier l’atmosphère auprès des cimetières où se décomposaient les cadavres, la mesure aurait eu un but sanitaire ; ce récit pouvant par ailleurs justifier la présence insolite d’une effigie de l’empereur Carolingien à l’entrée de l’église paroissiale. Cela dit, une autre légende fait remonter la plantation des "ifs Amoureux" à l’époque de Guillaume-le-Conquérant. Au cours de cette période, Guillaume 1er de La Lande – ayant fait le choix de rester fidèle à son suzerain – avait combattu à ses côtés contre d’autres seigneurs Normands à une époque où ceux-ci osaient contester son autorité2. Les ifs auraient alors un peu plus de 1000 ans. Mais il faut compter qu’un troisième récit attribue la plantation des arbres à un autre Guillaume Patry, seigneur de La Lande à la fin du XIIIe siècle, juste avant son départ pour la Huitième Croisade auprès de saint Louis. Cette entreprise s’étant produite en 1269-1270, cela donnerait aux ifs un peu plus de 700 ans, ce qui coïncide avec des estimations contemporaines basées sur l’étude de leur taille et leur vitesse de croissance3.
Quoiqu’il en soit des fondements historiques de la plantation des ifs de La Lande-Patry ; qu’il s’agisse du rôle de Charlemagne, de circonstances associées aux relations de fidélité entre Guillaume 1er de La Lande et Guillaume-le-Conquérant, ou encore la Huitième Croisade menée avec Saint-Louis, il s’avère qu’aucun de ces récits n’est à négliger si l’on souhaite identifier le patrimoine culturel immatériel se rattachant à ces arbres remarquables. Ce point sera développé dans la 3ème partie de la présente fiche d’inventaire.

- L’église paroissiale Notre-Dame de l’Assomption : Compte tenu de son état de délabrement au XIXe siècle, l’église paroissiale Notre-Dame de La Lande-Patry est en grande partie une reconstruction qui fut initiée par l’abbé Burel entre 1877 et 1879. Différents indices laissent à penser qu’il y eut, lors de cette entreprise, une volonté de souligner symboliquement le maintien d’un fil solide avec le passé : le chœur roman datant du XIe siècle fut en effet été conservé ; la nouvelle nef a été façonnée en la faisant reposer sur les pierres tombales de Landais ayant vécu aux XVIIe et XVIIIe siècles ; enfin, un imposant groupe en bois sculpté de l’Assomption de la Vierge fut disposé de manière à relier les parties ancienne et nouvelle de l’édifice.

Ce groupe de l’Assomption de la Vierge, qui traduit une certaine continuité du passé vers le présent dans le contexte de la reconstruction de l’église, témoigne de l’emprunte profonde du culte marial à La Lande-Patry. Ce dernier fut à ce point reconnu dans la proche région que la dénomination "Notre-Dame-de-La-Lande" a pu parfois jadis supplanter "La Lande-Patry" pour désigner cette localité. Ce fait est d’autant plus intéressant à souligner que, si par sa dédicace l’église est associée à Notre Dame, le couple d’ifs apparait quant-à-lui légendairement associé aux pouvoirs seigneurial local (Les Patry), ducal (Guillaume-le-Conquérant), royal (Saint-Louis), ou même impérial (Charlemagne). C’est ainsi qu’à La Lande-Patry, à l’instar de ce qui s’observe en bien d’autres sites couplant un arbre et une église, on retrouve la double présence symbolique des pouvoirs civils et religieux. Du point de vue de l’Inventaire culturel, Notre-Dame-de-l’Assomption et les Ifs peuvent être alors considérés comme un ensemble patrimonial indissociable.

L’articulation du civil et du religieux sur le site "église – ifs"

Ce groupe de l’Assomption de la Vierge, qui traduit une certaine continuité du passé vers le présent dans le contexte de la reconstruction de l’église, témoigne de l’emprunte profonde du culte marial à La Lande-Patry. Ce dernier fut à ce point reconnu dans la proche région que la dénomination "Notre-Dame-de-La-Lande" a pu parfois jadis supplanter "La Lande-Patry" pour désigner cette localité. Ce fait est d’autant plus intéressant à souligner que, si par sa dédicace l’église est associée à Notre Dame, le couple d’ifs apparait quant-à-lui légendairement associé aux pouvoirs seigneurial local (Les Patry), ducal (Guillaume-le-Conquérant), royal (Saint-Louis), ou même impérial (Charlemagne). C’est ainsi qu’à La Lande-Patry, à l’instar de ce qui s’observe en bien d’autres sites couplant un arbre et une église, on retrouve la double présence symbolique des pouvoirs civils et religieux.

Cette dualité civile et religieuse soulève inévitablement la question de l’articulation entre les deux registres. Il importe en effet de préciser que dans le passé se sont manifestées autour des ifs de La Lande-Patry des pratiques cultuelles qui, attestées jusqu’à la fin du XIXe siècle mais n’ayant plus cours aujourd’hui, faisaient de ces arbres – surtout l’individu femelle où l’on peut pénétrer – une quasi-annexe de l’édifice de pierre. C’est ainsi qu’un écrivain local, Eugène Vimont, rapportait en 1885 que "chaque année, aux fêtes du sacrement, les habitants ont soin de dresser un reposoir dans l’if sacré. Le prêtre y entre en chape comme dans une véritable chapelle, et du haut de ce sanctuaire vénéré, donne la bénédiction au nom du Très-Haut.". Se faisant l’écho des dires de l’abbé Burel, le même auteur précise en outre qu’"autrefois, après la grand’messe, les enfants du catéchisme restaient à dîner dans l’arbre. Tous, garçons et filles, y trouvaient place"4. Cette pratique de l’immersion rituelle dans l’if s’est perdue au cours du XIXème siècle, du moins dans son caractère le plus régulier. Mais on sait d’après Eugène Vimont et l’Abbé Burel que le 8 juin 1885, jour de la Trinité, "tous les enfants de la première et seconde communion, au nombre de cinquante deux, étaient […] entrés dans l’if et [et qu’ils y ont] séjourné pendant plusieurs minutes."5.

La présence du religieux au sein des ifs au cours du XIXe siècle, le fait qu’ils ont pu ponctuellement constituer une extension de l’église Notre-Dame, ne signifie pas qu’ils étaient démunis du registre civil. Là encore, d’anciennes pratiques l’attestent. Elles sont d’ailleurs pour certaines toujours aujourd’hui véhiculées oralement comme autant d’anecdotes qu’on se plait à raconter aux visiteurs de passage : ainsi en va-t-il du barbier qui se serait installé chaque dimanche à partir de 1820 dans l’arbre femelle, et auquel auraient succédé deux perruquiers jusque vers 1880. Cependant, la clef de l’articulation du civil et de religieux qui prévalait à cette époque se révèle surtout à travers les écrits d’Eugène Vimont lorsque celui-ci relate les moments singuliers où le curé faisait entrer dans l’if les enfants du village : "Lorsque dans 20 ou 30 ans, tous ces gens se seront éparpillés dans le vent du ciel, ils se souviendront du vieil if, leur ami, le témoin de leurs jeux ! Ils raconteront à d’autres personnes ces souvenirs d’enfance et parleront avec enthousiasme, avec feu, de cet arbre, la gloire de La Lande et de la Normandie !"6. On perçoit dans cet extrait combien l’initiative du curé réalisée dans le cadre de l’instruction religieuse des jeunes revêt l’aspect d’une célébration de l’attachement qu’ils devront conserver, tout au long de leur existence, vis-à-vis du village et la région de leur enfance. L’expérience de l’immersion dans l’arbre les marquerait comme un baptême civil nouant entre les enfants et cette localité un léger fil qui, par delà les distances, ne serait jamais complètement rompu.

1 D’après Viton de Saint-Allais Nicolas, 1814. Nobiliaire Universel de France ou Recueil général des généalogies historiques des maisons nobles de ce Royaume, Tome II : 346.

2 Rapporté par VIMONT Eugène, 1885. Les ifs et le château de La Lande-Patry : 10

3 PATERJeroen  2006. Les arbres remarquables d’Europe, Éditions du Rouergue : 148

4 VIMONT Eugène, 1885. Les ifs et le château de La Lande-Patry : 9

5 Ibid.

6 Ibid.

Plusieurs éléments peuvent être adjoints, au titre du patrimoine culturel immatériel, au site des Ifs et de l’église :

- Statues de saint Armel, saint Laurent et sainte Marguerite :
Parmi le mobilier religieux présent dans l’église paroissiale Notre-Dame-de-l’Assomption se trouvent des statues figurant saint Armel, saint Laurent et sainte Marguerite, tous trois reconnus comme saints guérisseurs ou protecteurs. Les pratiques cultuelles semblent encore actives ; et bien qu’aucun témoignage ne mentionne l’implication des ifs de La Lande-Patry en tant que supports de rituels de guérison (c’est moins vrai concernant la protection7), on ne saurait exclure formellement toute relation historique entre ces arbres et ces croyances parfois empreintes de paganisme.

Plusieurs raisons peuvent être avancées :
D’abord, l’évangélisation s’est fréquemment signalée par la volonté de canaliser les antiques croyances païennes à l’intérieur d’églises édifiées à proximité de lieux sacrés pré-chrétiens. Afin de privilégier l’intercession entre les hommes et Dieu, les autorités religieuses ont investis des saints en remplacement des anciennes divinités locales, la spiritualité chrétienne et ses prières devant supplanter les ancestraux rituels. À La Lande-Patry, saint-Armel, dont le maître lieu du culte se situe à Ploërmel près de Rennes, renvoie à une période d’évangélisation de la Bretagne et de la Normandie au VIe siècle8. Il faisait partie de populations venues des îles Britanniques (via la Bretagne) ayant ravivé une foi chrétienne retombée dans le paganisme après la chute de l’empire Romain.
On sait que dans les circonstances de l’évangélisation les arbres vénérés se sont généralement vus déchargés de leur sacralité mais, dans la mesure où les sociétés locales leur vouaient un très grand attachement, ils n’ont pas toujours été abattus. Bien entendu, à La Lande-Patry les ifs actuels sont vraisemblablement beaucoup trop jeunes pour avoir connu cette période de reconquête de l’Église. Cependant, compte tenu du souci généralement observé chez les sociétés locales à s’assurer de la descendance de leurs arbres ancestraux, il est possible que les ifs aujourd’hui plantés devant l’église paroissiale soient les successeurs d’autres arbres ayant pu perdre leur caractère sacré au moment du combat de l’Église pour évangéliser la région. Une telle hypothèse concernant la relation entre les ifs – du moins leurs prédécesseurs – et d’antiques croyances païennes ayant été christianisées vaut surtout pour les cultes voués à saint Armel et sainte Marguerite : leurs symboliques de protection / guérison sont en effet très proches et en cohérence avec le signifié du site ; de surcroit l’origine de ces croyances à La Lande-Patry est inconnue. En revanche, le culte à saint Laurent devrait être traité à part, car il ne fut transposé dans l’église Notre-Dame qu’après la Révolution et la destruction du prieuré de La Lande-Patry où ce Saint était initialement honoré.

La possible relation des ifs – du moins leurs prédécesseurs – avec d’antiques croyances païennes ayant été transférées dans l’église Notre-Dame pourrait expliquer la grande proximité de ces arbres vis-à-vis du porche de l’église. Cette relation serait aussi en mesure d’expliquer pourquoi, jusqu’au XIXe siècle, l’if creux fut investi comme une quasi-annexe de l’édifice chrétien ; comme si, par delà les siècles, ces arbres de La Lande-Patry avaient conservé une part de sacralité religieuse (héritée) que l’Église n’avait pu se permettre de délaisser.

- Bannière des trinitaires :
L’église de La Lande-Patry abrite l’ancienne bannière de procession d’une confrérie locale de trinitaires, réalisée vers 1630, classée au titre d’objet dans la liste des Monuments Historiques. Sur l’une de ses faces est reproduite sur soie une œuvre du peintre Théodore Van Thulden qui fut commandée par le ministre général de l’ordre des trinitaires P. Petit9.
Cet ordre, fondé à la fin du XIIe siècle et implanté à la Lande-Patry entre 1620 et 185410 avait pour finalité le rachat des chrétiens captifs ; ce que rappelle le thème iconographique de l’avers de cette bannière décrit par Jean Fournée11 : "Un religieux trinitaire, qui a tout à fait les traits du P. Petit (…) présente à la Vierge et à son Fils un groupe de captifs rachetés qui viennent de débarquer en terre chrétienne (on voit les mats du navire). Marie, marquée elle-même de la croix bicolore, leur remet le scapulaire blanc à croix rouge et bleue. Les petites scènes figurées au dessous de la Vierge font référence au voyage de saint Jean de Matha à Tunis12. Il est arrêté par les infidèles et embarqué sur un navire
démâté. Il étend son manteau en guise de voile."

D’après Jean Fournée13 les activités de la confrérie consistaient en "la récitation quotidienne de prières pour les captifs." Par ailleurs, les trinitaires se réunissaient "le 4ème dimanche du mois à l’église pour une procession et un salut du Saint-Sacrement". Un rituel voulait également que, lors de leur réception, "l’on impose aux frères et aux soeurs (…) un petit scapulaire en étoffe orné de la croix rouge et bleue", et c’est alors qu’ils versaient "une aumône pour les captifs". Ils devaient cependant aller régulièrement quêter en leur faveur. La confrérie des trinitaires de La Lande-Patry s’est éteinte en 1854. La bannière fut alors achetée par un architecte habitant Flers, et ce n’est qu’en 1879 sous l’action de l’abbé Burel qu’elle serait revenue dans l’église paroissiale. Ce religieux avait en effet souhaité impulser un renouveau des trinitaires locaux autour d’une mobilisation de ses paroissiens dans l’engagement anti-esclavagiste du Cardinal Lavigerie14.

La relation entre cette bannière et le patrimoine culturel immatériel associé aux ifs surgit du rappel de la légende liant à un départ en Croisade la plantation de ces arbres par le seigneur de La Lande. La lutte contre les infidèles, la libération du Saint-Sépulcre à Jérusalem, celle des chrétiens retenus captifs, relèvent effectivement de la même symbolique : celle d’une foi chrétienne assiégée en des terres hostiles, qui doit résister à cette épreuve jusqu’à ce qu’elle soit délivrée. Cette cause était prévue s’universaliser à travers le projet de lutte contre l’esclavagisme.

- Fête patronale / Chemin de pèlerinage à Notre-Dame-de-Visance / Fête communale, stade municipal :
À La Lande-Patry le culte à la Vierge est prégnant et multiple : La confrérie des Trinitaires était sous le patronage de Notre-Dame-du-Remède (dans le sens de délivrance et de rachat), Notre-Dame-de-La Lande fut pendant longtemps la seconde appellation de cette localité, et l’église paroissiale est dédicacée à Notre-Dame-de-l’Assomption. Bien que l’on ignore à quelle époque ce culte s’est développé, sa désignation accompagnée du marqueur territorial (de N-D. de La Lande, ou N.D. de Visance du nom de la rivière coulant en contrebas du Bourg de La Lande-Patry) conduit à relativiser une origine religieuse qui serait strictement chrétienne. En d’autres termes, il apparait tout à la fois doté d’une part civile célébrant la localité et d’une part religieuse, sans doute initialement païenne, dont le globalisant culte à la Vierge Marie témoigne de la christianisation.

Pendant longtemps cette double fonction civile et religieuse s’est manifestée à l’occasion de la fête patronale le 15 août, jour de l’Assomption. Des festivités populaires étaient en effet organisées durant cette journée, laquelle se poursuivait le soir par une messe et une procession aux flambeaux, pour s’achever par un grand bal donné sur le carrefour de la Fontaine non loin de la Mairie. À partir de 1923 c’est l’association de gymnastique locale "Jeanne d’Arc" accompagnée d’une fanfare qui conduisait les villageois de l’église vers le lieu du bal.
Le parcours de la procession mariale a beaucoup changé au fil du temps. Jadis effectuée dans l’église, cette procession s’est pratiquée depuis la fin des années 1930 jusqu’au début des années 1960 sous la forme d’un aller et retour ponctué d’une messe entre l’église paroissiale Notre-Dame-de-l’Assomption et la route de la boucherie où était installée une reproduction de la grotte de Lourdes. Par la suite, à partir de 1963, une statue de la Vierge nouvellement acquise fut disposée sur un terrain situé en contrebas du lotissement communal, en bordure de la rivière La Visance. Dès lors, cette statue Notre-Dame-de-Visance ayant été bénite en 196415, cette petite place verdoyante constitua le jalon principal de la procession : elle en fut un temps le point de départ tandis que la dispersion des pèlerins avait lieu devant l’église paroissiale. Toutefois, depuis quelques années les messes sont données dans l’église et la procession se disperse sur le site de Notre-Dame-de-Visance.

La fête patronale et la procession Mariale de La lande-Patry peuvent être envisagées comme constitutives du patrimoine immatériel associé aux ifs dans la mesure où l’on y retrouve les symboliques à la fois civile et religieuse, locale et globale, présentes sur le site où se tiennent les deux arbres vénérables et l’église Notre-Dame-de-l’Assomption. À ce propos, il est intéressant de souligner le caractère éminemment changeant de cette articulation que traduit l’évolution des festivités : la fête populaire de l’Assomption s’est en effet éteinte à l’issue des années 1960 pour ne réapparaitre qu’en 2001, à la fin du mois de juin, sous la forme d’une fête communale organisée sur le stade municipal. C’est ainsi que l’on observe un éloignement tant spatial que temporel de l’expression des registres civil et religieux. Aujourd’hui, d’ailleurs, les ifs de La Lande-Patry apparaissent comme une préoccupation exclusive de la commune tandis que le spirituel campe dans l’église.

7 Se reporter à la troisième partie de cette fiche d’inventaire.

8 FOURNÉE Jean, 1996. "Les dévotions populaires à La Lande-Patry, La Vierge Marie et les quelques saints", in Le Pays Normand, Études sur La Lande-Patry, N°222-223 : 33.

9 Ministre Général de l’Ordre des Trinitaires entre 1612 et 1652.

10 Avec une interruption pendant la période révolutionnaire, suivant la loi du 17 août 1792.

11 FOURNÉE Jean, 1996. "Les dévotions populaires à La Lande-Patry, La Vierge Marie et les quelques saints", in Le Pays Normand, Études sur La Lande-Patry, N°222-223 : 39.

12 Jean de Martha est le fondateur de l’Ordre des Trinitaires. À l’occasion de son premier voyage il aurait rapporté de Tunis 110 captifs. In Ibid. : 37.

13 Ibid. : 38.

14 Ibid.

15 Statue de la Vierge commandée au sculpteur parisien Serraz, et bénie par Monseigneur Pioger, évêque de Séez. In Ibid. : 31.

À La Lande-Patry, le patrimoine immatériel se rattachant aux ifs apparait relever d’une forte charge symbolique concernant le maintien de l’identité à travers la fidélité à la parole donnée. On distinguera néanmoins :

- La symbolique identitaire, présente dans le couplage ifs – église Notre-Dame.

- La fonction de protection et de guérison, dont une large part renvoie au culte des saints.

- Les pratiques festives civiles et religieuses : fête patronale du 15 août, fête communale.

De nos jours les manifestations collectives impliquant directement les Ifs de La Lande-Patry sont devenues rares. Ce sont surtout les enfants qui les investissent à l’occasion de jeux où ils pénètrent dans le tronc de l’arbre femelle. Les ifs sont la curiosité des touristes de passage. Ils servent aussi de toile de fond aux photographies des mariages. Cependant, ces pratiques à priori anodines – proches de l’anecdotique – ne veulent pas dire que ces arbres vénérables n’assurent plus aucune fonction sociale majeure. Leur importance est invisible et silencieuse.
Surtout, les ifs de La Lande-Patry sont des spécimens végétaux qui s’inscrivent dans la complexité d’un site et de récits (légendaires ou non) dont seule une lecture attentive peut permettre de révéler le puissant signifié.

L’identité est vraisemblablement aujourd’hui le registre le plus prégnant gravitant autour du site des ifs. À l’instar de ce qu’on observe en d’autres lieux où poussent des arbres remarquables, ils sont employés comme une synecdoque particularisante de la localité. En d’autres termes, ainsi que le reconnait son maire : La Lande-Patry ce sont les ifs ; comme la Tour Eiffel c’est Paris. Cela s’explique dans la mesure où ces arbres sont les éléments essentiels sur lesquels repose la reconnaissance extérieure de cette commune : ils figurent dans des revues savantes, les guides touristiques, et génèrent des flux de visiteurs. Mais cela s’explique aussi dans la mesure où les habitants de ce grand village considèrent les ifs comme emblématiques de leur territoire. Surtout, les Landais enracinés de longue date s’y sentiraient affiliés au point de les évoquer comme ils parleraient d’ancêtres.
Cette analogie entre les ifs et les ancêtres n’est guère surprenante, elle vérifie ce qu’on observe en beaucoup d’autres lieux où poussent des arbres remarquables. Mais elle n’en demeure pas moins intéressante à souligner. En effet, investis en tant qu’ancêtres les arbres apparaissent de facto inclus parmi la communauté des hommes. Ils deviennent bien plus que des végétaux, et bien plus que de simples ancêtres propres à chaque famille : ils sont ceux de l’ensemble du collectif. De surcroit, dotés d’une longévité qu’aucun homme ne peut évidemment atteindre, ils se révèlent porteurs d’une mémoire qui puise dans les périodes les plus reculées de l’Histoire. Ils expriment ainsi une filiation commune ancrée dans le temps long, censée renforcer la cohésion sociale, mais aussi le sentiment d’appartenance à un territoire et la différence entre le "nous" et les "autres".
Il parait important de préciser que cette mémoire dont ces arbres s’avèrent porteurs n’est pas exclusivement celle de la localité. On les dit effectivement témoins d’évènements ou de personnages de la "Grande Histoire" : les ifs de La Lande-Patry sont attachés un épisode de la Chouannerie survenu le 25 janvier 1796, au cours duquel des soldats républicains campés dans le creux de l’arbre auraient soumis à des salves nourries une troupe de Chouans commandée par Louis de Frotté qui fut blessé. Les ifs sont également associés à un légendaire passage de Bonaparte qui aurait pris un léger repas sous leurs frondaisons. Mais quoiqu’il en soit de la véracité des faits, il s’agit ici avant tout d’une mémoire sociale qui tend à réinscrire La Lande-Patry dans un environnement plus vaste. Elle vise à connecter cette localité aux dynamiques qui agitent la Normandie, la France, et même l’Europe.
On voit à travers les remarques énoncées plus haut que les ifs de La Lande-Patry sont un rappel : ils agissent tel un fil qui relie les Landais entre eux et avec leur histoire. Ils fonctionnent aussi comme un seuil qui met en relation la communauté villageoise avec les territoires plus globaux dans lesquels elle s’inscrit. A ce propos, il faut se souvenir qu’une telle fonction de « relieur » (finalement religieuse, du latin religare, relier) est très ancienne : au XIXe siècle, déjà, l’immersion occasionnelle des enfants dans l’if femelle orchestrée par le curé de la paroisse était censée les marquer pour toujours d’une appartenance à La Lande-Patry, par delà les contrées qu’ils parcourraient au cours de leur existence. Ce fil était ténu, il n’avait pas vocation à les empêcher de partir du village ; sans doute leur permettait-il au contraire de quitter cette origine pour aller construire leur vie ailleurs ; mais il les enjoignait aussi à demeurer fidèles envers la terre de leur enfance.

Cette notion de fidélité en tant que ressort fondamental de l’identité apparait comme une clef permettant de révéler le signifié profond associé aux ifs de La Lande-Patry. Elle s’exprime en premier lieu à travers cet éternel couple végétal mâle et femelle. À l’occasion des cérémonies de mariage qu’il préside, le maire de La Lande-Patry manque rarement de souligner avec malice combien l’union des deux arbres est durable. Cela dit, la question de la fidélité à la parole donnée est également contenue dans le récit légendaire destiné à expliquer le contexte de leur plantation : c’est en effet la fidélité d’un seigneur envers son souverain, et – à travers un départ en croisade – celle envers la foi chrétienne qui auraient été à l’origine de l’acte de plantation des Ifs. Au sens général, la croisade n’était-elle pas d’ailleurs destinée à lutter contre les infidèles pour libérer le Saint-sépulcre… ?
Au-delà du seul couple d’arbres vénérables, la fidélité se révèle être en réalité le ciment de l’ensemble du site associant les ifs et l’église paroissiale Notre-Dame. Elle l’est d’abord à travers une remarquable bannière de l’ordre des Trinitaires : pendant longtemps cet étendard fut dressé à La Lande-Patry afin d’oeuvrer à la libération des chrétiens captifs ; c'est-à-dire ceux qui, retenus en des terres infidèles, avaient su malgré cette difficile épreuve préserver leur foi. Lorsqu’en 1879 l’abbé Burel récupéra cette bannière exilée à Flers du fait d’un achat, ce fut pour "repartir en croisade"16 contre l’esclavagisme et contribuer à la libération de ceux qui avaient su sauvegarder leur humanité malgré sa négation par leurs oppresseurs. Certes la cause avait évolué vers l’universalité, mais son esprit était rigoureusement identique. Enfin, l’édifice qui abrite cette bannière, c'est-à-dire l’église paroissiale de La Lande-Patry, témoigne elle-même du souci de fidélité : Sa nef au XIXe siècle repose sur les pierres tombales d’anciens Landais des XVIIe et XVIIIe siècles, cette tranche de l’église étant unie à l’ancien chœur du XIe siècle – époque glorieuse des seigneurs de La Lande – par l’ensemble en bois sculpté de la Vierge.

Quoiqu’il en soit, poussée à son paroxysme, la fidélité est susceptible de devenir aliénante. Elle peut empêcher l’évolution, contrarier toute perspective de changement, finir par incarcérer l’être à la manière d’une prison. Or, au risque de sa destruction complète l’identité ne saurait rester figée. On tient sans doute ici une interprétation possible du récit concernant la "libération des captifs" à l’œuvre sur le site des ifs et de l’église : la symbolique de la captivité pourrait désigner ces états où l’être enfermé, menacé de sclérose, doit nécessairement se libérer après s’être assuré de la solidité du lien qui le rattache à son origine. C’est en effet ce double mouvement qui autorise l’évolution, la transformation, le changement, sans que pour autant l’identité soit menacée de se perdre. Le nom de la sainte patronne honorée par l’Ordre des Trinitaires, Notre-Dame du Remède, du latin classique remedium signifiant "délivrance", prend alors ici tout son sens.

16 Selon ses propres termes écrits en 1895 dans une notice parue sur l’église de La Lande : "Notre bannière attend la bonne occasion de repartir en croisade" in  FOURNÉE Jean, 1996. "Les dévotions populaires à La Lande-Patry, La Vierge Marie et les quelques saints", in Le Pays Normand, Études sur La Lande-Patry, N°222-223 : 38.

L’église paroissiale de La Lande-Patry abrite les cultes de différents saints guérisseurs et protecteurs dont les principaux sont saint Armel, saint Laurent et sainte Marguerite. Il semble possible que ceux de saint Armel et sainte Marguerite aient pu succéder à un ancien culte païen initialement associé aux ifs vénérables, ou tout du moins à d’autres arbres qui les auraient précédés. Les signifiés associés à ces saints présentent effectivement une proximité mutuelle et, comme on va le voir, apparaissent de surcroit en parfaite cohérence avec la symbolique identitaire du site de l’église et des ifs.

- Le culte de Saint-Armel :
L’origine du culte de saint Armel à la Lande-Patry est inconnue. Il pourrait avoir été introduit très tôt, lors de l’évangélisation de la région au VIe siècle. Saint Armel faisait partie des populations venues des Îles Britanniques pour s’installer en Bretagne et qui, dans un mouvement migratoire, ont diffusé d’Ouest en Est à travers la Normandie. Elles y ont alors réveillé une foi chrétienne qui avait été délaissée au profit d’un retour vers le paganisme après la chute de l’empire Romain. Bien plus tard, selon l’ancien curé de la paroisse l’abbé Soutif, le culte aurait été remis à l’honneur à l’occasion du retour de croisade de Guillaume Patry et sa troupe : saint Armel était effectivement connu pour avoir guéri un lépreux, or les compagnons de Guillaume ont justement pu avoir été victimes de maladies de peau attrapées au cours de leur périple. Quoiqu’il en soit du fondement historique, très difficilement vérifiable, la dévotion à saint Armel trouve ses racines dans la région de Rennes, à Ploërmel (littéralement, le pays d’Armel) où le saint aurait débarrassé la population d’un monstre qui la terrorisait. L’abbé Soutif conte ainsi la légende :

"La tradition représente saint Armel avec l’étole des prêtres (…) attrapant une sorte de serpent comme un lasso avec son étole. Explication : les Irlandais qui étaient venus en Bretagne avaient trouvé que la terre était aussi ingrate ici que chez eux, et qu’ils n’avaient pas gagné grand-chose à venir, sinon qu’ils avaient de l’espace tandis que là-bas il fallait émigrer. Et ils se plaignaient à saint Armel de ça, et surtout qu’il y avait des bestioles qui leur faisaient peur ! Saint Armel leur a fait semble t-il un sermon (…) "N’ayez pas peur !"…Et comme ça ne suffisait pas, on organise une procession, et au cours de cette procession… "Ahh la bestiole !!" [se sont écriés les pèlerins]. Il l’attrape alors au lasso avec son étole et il dit :"Regardez bien ! S’il y a quelque chose dont il faut avoir peur, c’est du Diable ! Et ça, ce n’est pas le Diable !"" - Transcription extraite d’un entretien avec André Soutif, juin 2009.


Ce récit secrète le principal motif pour lequel saint Armel est invoqué à Lande-Patry : il s’agit de la peur, et plus particulièrement la peur de faire ses premiers pas. Ceci concerne les jeunes enfants qui tardent trop à marcher, jusqu’aux adultes qui angoissent à l’idée de passer leur permis de conduire… Les pèlerins, qui sont souvent des parents inquiets pour leurs enfants, se rendent alors en l’église Notre-Dame-de-l’Assomption afin d’effectuer une prière auprès de la statue du saint et – éventuellement – y déposer un cierge.

On ne saurait exclure la persistance chez certains pèlerins de pratiques superstitieuses. L’abbé Soutif s’est en effet souvenu du jour où un père était venu se plaindre que son fils, jeune coureur cycliste, n’osait jamais sortir du peloton ; le père demandant alors au curé d’exécuter une prière à saint Armel pour que les choses s’arrangent. Le religieux fut surpris de sa requête qui insinuait que l’acte de prière était porteur d’un quelconque pouvoir de guérison ; mais il ne refusa pas la demande du pèlerin en prenant soin – comme à son habitude – de la canaliser vers une démarche spirituelle. Cela consistait en un petit parcours-pèlerinage au sein de l’église au cours duquel le curé expliquait qui était saint Armel, quelle était la légende associée, pour terminer par une prière devant la statue du saint : "Notre Père, délivre nous de tout mal. Ne nous soumet pas à la tentation, délivre nous du mal" ; suivi du développement : "Délivre nous du mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps, rassure nous devant les épreuves". À l’époque le père du cycliste était reparti de l’église avec une médaille donnée par l’abbé. Cependant, quelques semaines plus tard il revint solliciter la même prière car – d’après lui – le rituel avait fonctionné : son fils avait réussi à sortir du peloton ; de plus, un de ses amis également cycliste était intéressé pour bénéficier lui aussi du traitement… À travers cet exemple on devine combien le rite chrétien peut être détourné par des pèlerins en vue de satisfaire une croyance magique. Celle-ci est d’autant plus forte qu’elle se nourrit de la crainte qu’inspire l’épreuve : pour le superstitieux le geste est censé donner la solution, tandis que pour le religieux c’est la spiritualité via la prière.
Le même phénomène se fait jour lorsqu’on interprète la légende de saint Armel. Le culte populaire procède en effet d’une lecture magique du récit dans la mesure où honorer le saint serait censé guérir du mal à avancer, de difficultés à marcher, ce qui par extension attire les mères qui prennent peur à l’idée que leur enfant débute ses premiers pas plus tardivement que d’autres. L’acte de la prière est de surcroit censé résoudre plus globalement toutes les craintes à faire ses premiers pas. En fait, de telles croyances superstitieuses relèvent d’un glissement de sens car le signifié véritable de la légende apparait bien différent : la difficulté à faire ses premiers pas semblerait effectivement à mettre en relation avec l’angoisse que chacun peut ressentir face à toute nouvelle expérience, devant toute avancée vers l’inconnu. Légendairement cette angoisse pris la forme d’un monstre (en l’occurrence un serpent) empêchant une peuplade d’avancer dans le nouveau pays qu’elle découvre ; d’où peut-être le culte ravivé à l’époque des croisades. Cependant le récit rappelle également que ce monstre (l’angoisse) peut disparaitre à travers une démarche spirituelle religieuse ou réflexive. Le geste seul, quant-à-lui, conduit vers une impasse.

- Le culte de sainte Marguerite :
L’origine du culte de sainte Marguerite à La Lande-Patry n’est guère mieux connue que celle de saint Armel. D’après le docteur Jean Fournée, son existence en Normandie serait prouvée dès le XIIe où cette sainte était déjà invoquée au bénéfice des femmes enceintes. En l’église Notre-Dame à La Lande-Patry des pratiques cultuelles sont attestées jusque dans les années 1950, cependant aucun témoignage contemporain ne permet de conclure à leur poursuite jusqu’aujourd’hui. Autrefois, le rituel voulait en tout cas qu’on dépose sur le ventre de la femme une ceinture dite "de sainte Marguerite" (un simple ruban pouvait suffire). Puis, accompagnant la prière, une image de la sainte était donnée à la future mère. Le dos de cette image portait l’inscription suivante : "Heureuse sainte Marguerite / Digne Vierge de Dieu Bénite / Je vous supplie, Vierge honorée / Par le martyre couronnée / Que veuillez pour moi Dieu prier / Et doucement le supplier / Que par pitié il me conforte / Des douleurs qu’il faut que je porte / Et sans péril d’âme et de corps / Fasse mon enfant naître fort / Saint et sauf, et que je le voie / Baptiser à bien et à joie / Et si de vivre il a l’espace / Dieu lui donne amour et sa grâce." - Extrait de Jean Fournée, 1996, Les dévotions populaires à La Lande-Patry : 35.

La protection de sainte Marguerite envers les femmes enceintes découle d’une interprétation du récit de son martyr au IIIe siècle, ainsi que d’évènements remarquables qui seraient survenus au cours de sa vie. En effet, avant sa décapitation sous l’ordre du préfet Romain, sainte Marguerite aurait effectuée une prière au Ciel demandant que "toutes les fois qu’une femme en couche invoquerait son nom, l’enfant pu naître sans mal"17. Il faut dire que son existence fut légendairement marquée par sa victoire sur un monstre, sorte de dragon qui l’aurait avalé mais dont Sainte-Marguerite se serait libérée en effectuant le signe de croix. À la suite de cet acte de foi le ventre de la créature aurait éclaté. Une variante de l’histoire raconte aussi que, s’attaquant à Sainte-Marguerite sans l’avaler, le monstre aurait disparu immédiatement après que la Sainte se soit signée.
Comme souvent s’agissant des cultes populaires, celui de sainte Marguerite témoigne d’un glissement de sens d’une légende qui, si l’on souhaite en saisir le signifié, ne saurait être interprétée de façon archaïque. Autrement dit, tout comme chez saint Armel la peur de faire ses premiers pas ne s’interprète pas comme une difficulté à marcher, dans la légende de sainte Marguerite la naissance ne doit pas être forcément lue comme la venue au monde d’un enfant. La proximité entre ces récits étant significative, la clef de leur compréhension surgit du parallèle existant entre eux. En effet, dans les deux légendes on retrouve la présence d’un monstre reptilien avec une simple nuance : dans l’histoire de sainte Marguerite la créature hideuse avale la Sainte, tandis qu’au sein du récit attaché à saint Armel le monstre empêche d’avancer. C’est alors que, si on transpose dans la légende de sainte Marguerite le monstre tel une représentation de la peur, l’histoire associée à cette sainte pourrait signifier une angoisse traversée sous l’effet d’une démarche spirituelle. La traversée de l’angoisse serait ainsi porteuse d’une renaissance de l’être ; et c’est ce qui est arrivé à sainte Marguerite sortie vivante du ventre de la bête. À la lumière de cette interprétation, les signifiés des légendes de saint Armel et de sainte Marguerite se révèlent fort complémentaires. Dans l’un des récits l’angoisse est en effet surmontée en y faisant face ; tandis que dans
l’autre cette angoisse disparait après avoir été traversée. En outre il est intéressant de noter que les deux histoires sont étonnamment liées à la symbolique identitaire précédemment évoquée : en effet, derrière la métaphore de la naissance le récit attaché à sainte Marguerite exprime le nouveau, voire le renouveau. Et le monstre qui éclate et dont la sainte ressort indemne n’est pas sans rappeler une mue, processus au cours duquel tout en demeurant le même (et indemne) l’être ressort transformé et grandi. Il est vrai que l’identité n’est ni figée ni linéaire ; elle évolue au contact de l’extérieur en traversant des phases de changement. D’ailleurs, dans la légende de saint Armel le fait de "surmonter sa peur de faire de faire ses premiers pas" peut tout aussi bien signifier perdre la crainte des nouvelles expériences ou le désir d’avancer vers l’inconnu. Ainsi, tandis que sainte Marguerite renvoie à la renaissance et la libération, Armel invite à la découverte de l’ailleurs et de l’altérité. C’est alors qu’à travers ces cultes réapparait curieusement le signifié de l’origine à quitter qu’on a vu associé aux ifs. Il est jusqu’aux sexes différenciés des deux saints, un homme et une femme, qui rappellent ceux des arbres plantés devant l’édifice… Ces coïncidences sont plus que troublantes.

17 FOURNÉE Jean, 1996. "Les dévotions populaires à La Lande-Patry, La Vierge Marie et les quelques saints", in Le Pays Normand, Études sur La Lande-Patry, N°222-223 : 33.

Personne(s) rencontrée(s) / Qualité(s)

- Claude Denis / Retraité (ancien agriculteur) / Habitant de La Lande-Patry

- Patrick Lesellier / Maire de La Lande-Patry

- André Soutif / Ancien curé de La Lande-Patry

Localisation (région, département, municipalité)

Région : Basse-Normandie
Département : Orne (61)
Commune : La Lande-Patry

Longitude : 0°35’52’’O
Latitude : 48°45’46’’N

Municipalité, vallée, pays, communauté de communes, lieu-dit…
Commune de La Lande-Patry
Communauté d’agglomération du Pays de Flers

Adresse : Mairie de La Lande-Patry, La Maladrerie, Le Bourg
Ville : La Lande-Patry
Code postal : 61 100

Téléphone : Mairie / 02 33 65 22 11
Fax : Mairie / 02 33 65 97 94
Adresse de courriel : mairie-.la-lande-patry@orange.fr
Site internet

Dates et lieu(x) de l’enquête : Juin 2009 – La Lande-Patry (61)
Date de la fiche d’inventaire : Août 2009
Nom de l'enquêteur ou des enquêteurs : Yann Leborgne (Chargé de mission, CRECET de Basse-Normandie)
Nom du rédacteur de la fiche : Yann Leborgne (Chargé de mission, CRECET de Basse-Normandie)

N° d'inventaire Ministère Culture : 2009_67717_INV_PCI_FRANCE_00074
Identifiant ARK : ark:/67717/nvhdhrrvswvk2r2

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