Le végétal en Normandie : la forêt de Brotonne

La forêt de Brotonne s’étend sur environ 7000 ha en rive gauche de la Seine sur une presqu’île dessinée par une large boucle du fleuve.

Ce vaste massif forestier est l’espace d’expression d’un riche patrimoine culturel immatériel traduisant une relation existentielle qu’entretient encore aujourd’hui la population vis-à-vis de la forêt. Celle-ci émerge à l’occasion des entretiens qu’on engage auprès des habitants, ainsi qu’à travers différentes pratiques cultuelles rythmant la vie de la presqu’île. Ces manifestations témoignent d’une sacralité de la forêt sur ce territoire. Certains arbres supportent également des croyances et pratiques très fortement empreintes de paganisme.

La forêt de Brotonne est un vaste massif d’environ 7000 ha qui s’étend en rive gauche de la Seine sur une presqu’île dessinée par un de ses méandres : "la Presqu’île de Brotonne". Le profil général de son relief est convexe, bien que cet espace soit séparé vers le sud du plateau du Roumois par une vallée sèche encaissée correspondant au tracé d’un ancien méandre dont la topographie est encore très caractéristique.
Les origines du nom "Brotonne" ne sont pas élucidées. Selon certaines sources il dériverait de la racine Scandinave "tuna", repérable à travers la toponymie "tonne" désignant des "fermes". Brotonne renverrait ainsi à une antique activité agricole sur la presqu’île. Cependant, selon d’autres sources ce toponyme serait plutôt lié à saint Concède qui, venu d’Irlande vers 670 pour évangéliser la contrée, aurait reçu des terres sur l’ancienne forêt d’Arelaune ayant alors pris le nom de Sylva Britonis en référence à la Bretagne, pays d’où le Saint était originaire.

Le massif de Brotonne est généralement considéré comme un lointain héritage de l’antique forêt d’Arelaune (en latin Sylva Arelaunum) à laquelle il aurait succédé après que celle-ci ait été défrichée à des fins agricoles durant la période Gallo-Romaine. Il existe de très nombreux témoignages archéologiques de l’exploitation de ce terroir (mares pavées, vestiges de villas avec mosaïques, …) qui fut densément peuplé avant d’être délaissé par les hommes puis reconquit par la forêt entre les IVe et VIe siècles1. Après un probable défrichement partiel vers le XIIe siècle, les limites du massif se seraient fixées entre les XVIe et XVIIIe siècles pour ne plus sensiblement évoluer jusqu’aujourd’hui.

La forêt de Brotonne est d’exploitation très ancienne. Outre la chasse - y compris les grandes chasses royales dont la chasse à courre est l’héritière – elle fut longtemps utilisée pour l’alimentation de la région en bois de chauffage, de même que pour la construction des navires du fait de la proximité des ports et chantiers navals. Elle est aujourd’hui une forêt domaniale gérée par l’Office National des Forêts qui veille à sa productivité en bois : il organise le massif en un ensemble de futaies plantées puis abattues lorsque les parcelles arrivent à maturité. La forêt de Brotonne présente ainsi de nos jours l’aspect d’une vaste marquèterie végétale en constant renouvellement, avec finalement peu de vieux arbres si on excepte quelques individus remarquables protégés.
La fonction économique de ce massif ne l’empêche pas d’être l’espace d’expression d’un riche patrimoine culturel Immatériel. Traduisant une relation existentielle des populations résidantes vis-à-vis de la forêt, il émerge surtout à l’occasion des entretiens engagés auprès des habitants de la presqu’île, ainsi qu’à travers certaines pratiques collectives qui rythment la vie de ce territoire : on peut citer la fête du pays organisée chaque 1er mai, et dont la messe inaugurale se tient en pleine forêt dans la petite chapelle Saint-Maur. On peut également mentionner la persistance d’une chasse à courre très ritualisée. Ces diverses manifestations paraissent témoigner de l’existence sur la presqu’île de Brotonne d’une sacralité de la forêt. Certains arbres sont d’ailleurs le support de croyances et de pratiques fortement empruntes de paganisme, et relevant du culte dit "populaire".

Compte tenu de ces remarques, deux sites retiennent l’attention du présent travail d’inventaire :

- Le chêne cuve : Poussant à 150m de la route Départementale 913 sur le territoire communal de La Mailleraye-sur-Seine, âgé d’environ 400 ans, le chêne cuve est constitué de cinq chênes distincts soudés entre eux dans leur partie basilaire, quoiqu’une seconde hypothèse tende à l’assimiler à une seule cépée.
Parmi ses autres signes particuliers il faut souligner ; d’une part la formation à la jonction de ses brins d’une cuvette en permanence emplie d’eau (la "cuve" dont l’arbre tire sa renommée) ; et d’autre part l’amputation du 5ème brin : celle-ci est l’objet d’une légende selon laquelle elle fut motivée en 1826 par la
vengeance d’un Braconnier à l’encontre d’un garde forestier2. Une variante l’attribue à l’acte malveillant, à la fin de la guerre de 1870, de soldats Prussiens souhaitant détruire cette curiosité locale mais ils auraient eu le temps de n’en couper qu’un "bras"3.

La haute portée symbolique du chêne Cuve, les pratiques et croyances qui lui sont associées, en font un élément majeur du patrimoine culturel immatériel attaché à ce massif forestier et cette importance est couramment rappelée à travers son surnom d’"Arbre roi de la forêt de Brotonne". Bien que ledit surnom ne soit légitimé dans aucun écrit ou entretien oral, il pourrait s’expliquer dans une possible relation entre cet arbre et la territorialité de la population de presqu’île. Plusieurs pistes issues d’une interprétation de la légende qui s’y raccorde concourent à valider cette hypothèse. Tout d’abord, dans la mesure où elle constitue un défi à l’autorité supérieure, la légendaire vengeance du braconnier peut traduire l’amputation de l’arbre comme la marque d’une appropriation du territoire. Très complémentaire se révèle la variante de l’histoire puisque le brin manquant rappelle le départ d’envahisseurs étrangers, la scène témoignant alors d’une défense du territoire. Insistant sur l’idée de perte, comme le braconnier fut interdit par le garde d’exploiter indument les ressources de la forêt, les deux récits renvoient néanmoins également chacun à l’empêchement d’une appropriation. On distingue alors sur ce site du chêne cuve un mouvement double d’appropriation et de perte qu’il apparait judicieux d’interpréter à la lumière d’une symbolique de la transmission. Cette transmission désigne non seulement un passage du relai
transgénérationnel, lequel – garant de la pérennité du collectif – se manifeste à travers l’image du continuel renouvellement de l’eau dans la "cuve". Mais la transmission est aussi une mise en relation, que ce soit avec l’altérité ou une autorité supérieure. L’arbre roi de la forêt de Brotonne parait ainsi relever de la signification du seuil dans le sens où il participe de la pérennité du corps social en lui définissant une ligne de contact durable entre son intériorité et son extériorité.

Ce signifié du seuil est d’autant plus intéressant à exposer qu’il est en mesure d’expliquer pourquoi le chêne cuve, parce qu’il assure la relation entre la localité et ses sphères englobantes tendant jusqu’à l’universel, s’avère aussi le siège de croyances en des manifestations divines. En effet, bien qu’elles soient couramment légitimées par la présence naturelle de tannin, les propriétés thérapeutiques attribuées à l’eau de sa cuve rappellent beaucoup les cultes supportés par les arbres faisant l’objet de rituels de guérison : relai d’un pouvoir supérieur, universel, imprégnant l’eau de sa substance, le chêne cuve favoriserait de ce fait la guérison des maladies de peau de quiconque accomplirait des ablutions en puisant dans sa cavité. Or précisément, tout comme l’"arbre roi" assure le seuil entre le corps social et le monde qui l’environne, la peau délimite le corps de chacun et assure le contact entre l’être et son extériorité. Le renouvellement continuel de la territorialité signifié par ce monument végétal serait ainsi à mettre en relation avec le renouvellement de la peau exprimé par la croyance superstitieuse envers son pouvoir de guérison.

- La Chapelle Saint-Maur : Située en pleine forêt de Brotonne (Parcelle forestière n°41) sur le territoire communal de Vatteville-la-Rue, la chapelle Saint-Maur est un petit oratoire en briques qui fut édifié en 1880 à l’emplacement d’une précédente chapelle détruite en 1767. Ermitage au XVIIIe siècle, cette chapelle subsistait d’un prieuré Saint-Maur remontant au XIe siècle et dont on n’observe aujourd’hui plus aucune trace sur le terrain. Il formait une enclave en forêt appartenant à l’abbaye de Saint-Pierre de Préaux.
Inscrit depuis 1972 au titre des Monuments Historiques, le site de l’oratoire Saint-Maur fonde l’essentiel de son intérêt Patrimonial – d’un point de vue immatériel – sur les croyances, les pratiques cultuelles individuelles et des célébrations collectives qui s’y rattachent. En réalité cet intérêt est indissociable des arbres qui environnent l’édifice et dont les manifestations qu’ils supportent, fortement teintées de paganisme, expliquent vraisemblablement la présence à cet endroit-même du lieu de culte chrétien. Succédant à l’ermitage du XVIIIe siècle et au prieuré Saint-Maur, il se pourrait effectivement que la chapelle Saint-Maur doive être appréhendée comme le témoignage d’un combat multiséculaire de l’Église visant à canaliser vers une démarche spirituelle chrétienne des pratiques cultuelles païennes associées aux arbres. À l’instar de ce qu’on observe ailleurs, les autorités religieuses auraient sans doute tenté d’ôter ici aux arbres leur sacralité en la transférant vers un lieu de culte chrétien faisant intercession entre les hommes et Dieu. Cependant, force est de constater que les pratiques païennes et superstitieuses ont résisté à ce combat de l’Église. Les alentours de l’oratoire Saint-Maur se signalent en effet encore aujourd’hui par des branches de hêtres et de charmes arrangés en petits nœuds (d’où leur appellation d’"arbres à nœuds"). De surcroit, depuis maintenant quelques années les pèlerins ont pris l’habitude de nouer aux branches des arbres des bandeaux de tissus sur lesquels ils notent leurs vœux et prières. Des arbres dits "à loques" sont ainsi apparus sur ce site où ils n’avaient jusqu’alors jamais été observés.

Sans qu’on puisse la dater ni l’expliquer car le fond légendaire parait s’être complètement perdu, la pratique des "arbres à nœuds" est le rituel à l’œuvre – de très loin – le plus ancien sur le site de l’oratoire Saint- Maur. La tradition lui attribue des propriétés propitiatoires : d’après les témoignages recueillis, le dénouement d’une branche nouée aurait auguré la naissance d’un enfant bien formé (c'est-à-dire non "noué", non "malformé"). Cependant la réalisation du nœud s’assimile parfois à un rituel en vue de la guérison de "membres déficients". Quoiqu’il en soit de ces usages et des croyances associées, il est intéressant de noter que ce culte populaire investit les fines branches des arbres comme des métaphores des êtres naissants, leur déformation étant mise en parallèle avec celle des enfants. Cette interprétation n’est pas contradictoire avec la variante thérapeutique du rituel puisque le "membre déficient", sans être un genou ou une jambe, peut également renvoyer à la branche de la filiation, le nœud s’interprétant alors à la lumière d’une négation, d’une impasse, d’un empêchement, éventuellement d’un interdit. Or précisément, sans exclure d’autre origine du rituel si celui-ci puise dans l’ancienne religion païenne, les arbres de la chapelle Saint-Maur étaient traditionnellement invoqués par peur des malformations infantiles à une époque où la consanguinité des relations était fréquente sur la presqu’île de Brotonne alors très enclavée. C’est ainsi qu’on retrouve dans cet espace cultuel des "arbres à nœuds" les signifiés de la filiation et de l’ouverture vers l’altérité, peut-être en guise de rappel des dangers associés aux unions intrafamiliales.

Les temps ne sont plus aux unions consanguines justifiant une crainte répandue des malformations infantiles. C’est pourquoi une étude des vœux écrits sur les loques suspendues serait utile pour mesurer l’étendue des motifs qui poussent encore aujourd’hui à entreprendre ce pèlerinage. Surtout, il faut noter que la pratique des étoffes nouées aux branches témoigne d’une vitalité et évolution récente du rituel : d’après des entretiens réalisés au cours de l’enquête d’inventaire, le changement se serait amorcé peu de temps après le vol du cahier qui était exposé sur le site afin d’y recueillir les prières des pèlerins ; cette canalisation vers une démarche spirituelle d’intercession avait fini par faire reculer les pratiques superstitieuses liées aux arbres… À la suite de cet évènement, le rituel s’est alors renouvelé en combinant deux gestes : celui traditionnel du nouage associant la branche ; et celui de l’écriture de la prière – compatible avec la spiritualité chrétienne – comme marque du cahier disparu. Les loques de la chapelle Saint-Maur relèvent ainsi d’une démarche hybride adaptant le rite chrétien à d’ancestrales croyances dont on peut penser qu’elles sont l’héritage d’un paganisme puissamment ancré en ce lieu.

Bien que pendant l’année prédominent des pratiques individuelles teintées de superstition, il importe de souligner qu’une dimension religieuse collective se maintient de nos jours sur le site de la chapelle Saint-Maur : depuis 1957 y est effectivement célébrée chaque 1er mai la messe inaugurale de la fête communale de Vatteville-la-Rue. Cette manifestation se révèle particulièrement marquante dans la mesure où elle investit ce lieu situé en marge du village, en pleine forêt, comme le centre symbolique d’un territoire où se rencontrent ses composantes civile et religieuse. Le site de l’oratoire redevient alors le temps d’une cérémonie un espace cultuel où tous les membres de la société territorialisée sont invités à communier ensemble avec Dieu. Ces remarques conduisent à se demander si ne se profilerait pas derrière cette célébration une réminiscence de ce qu’était le rapport aux arbres prévalant ici avant la christianisation : une fonction conjuguant cohésions sociale et spirituelle ; un lieu sacré où la communauté entrait en relation avec le divin…

1 In LEQUOY Marie Clothilde, 2004. La forêt de Brotonne dans l’Antiquité, https://www2.nancy.inra.fr/collectif/sylva2004/textes/actes/pdf_final/Lequoy_109_119.pdf

2 Nommé "Letailleur" d’après la légende.

3 D’après l’Abbé Maurice, 1934. "Les coutumes et usages de la forêt de Brotonne", in Arbres remarquables des forêts domaniales de Seine-Maritime, Office National des Forêts, Agence de Rouen, 2004.

Au-delà des sites précédemment mentionnés, d’autres arbres de la forêt de Brotonne ou sa périphérie immédiate sont les supports de légendes, de croyances, parfois de pratiques cultuelles, témoignant de leur importance symbolique pour les localités où ils se dressent. Sans exhaustivité, on notera ici :

- Les ifs Millénaires de La Haye-de-Routot : Situés sur la commune de La Haye-de-Routot (27), sur la frange Sud de la forêt de Brotonne (le toponyme La Haye renvoyant à la limite de la forêt en mémoire d’essartages médiévaux), ces deux ifs âgés de plus de 1000 ans poussent dans le cimetière, auprès de l’église paroissiale Notre-Dame. L’un puis l’autre furent aménagés en 1866 et 1897 en chapelle et oratoire, ces transformations témoignant de la charge sacrée de ces arbres, transmise de générations en générations, captée par l’église Chrétienne. Encore aujourd’hui, les origines païennes de cette sacralité s’expriment à l’occasion de la Fête du Feu de Saint-Clair (16 juillet) à l’issue de laquelle est mis à brûler un gigantesque bûcher4.

- Le "chêne étêté" de La Mailleraye-sur-Seine : Situé en bord de route départementale, cet arbre présente la particularité d’avoir été amputé de sa partie sommitale. Une histoire affirme que cette mutilation fut provoquée par un avion militaire allié durant la Seconde Guerre Mondiale. Endommagé par un tir de la DCA Allemande, l’appareil aurait alors étêté le chêne avant de s’écraser non loin. Par delà la dimension anecdotique de cet épisode, il est intéressant de souligner la proximité de cette histoire légendaire avec la variante du récit de la mutilation du chêne Cuve qui en en attribue la responsabilité à des soldats Prussiens. En effet, non seulement l’arbre met en relation différentes échelles – du local au global – mais le récit de sa coupe intervient également pour signifier une perte, l’empêchement d’une appropriation exclusive du territoire (qu’il s’agisse des populations locales ou de l’étranger – qu’il soit occupant ou allié). Ce récit de mutilation parait alors symboliquement nécessaire à la reconnaissance de l’altérité, et donc finalement au maintien de l’identité locale.

 

4 Pour plus d’informations, se reporter à la Fiche d’inventaire dédiée à ce site.

Le patrimoine culturel immatériel qui se rattache à la forêt de Brotonne surgit du rapport existentiel, pour partie hérité, qu’entretient la population de la presqu’île vis-à-vis de ce massif boisé. Celui-ci apparait mobilisé dans l’expression de l’identité du territoire, en étant impliqué dans ce qui fait lien avec l’altérité tout en marquant une limite entre l’autre et soi. Ce patrimoine se manifeste à travers des pratiques rituelles qui peuvent être individuelles ou collectives ; et impliquent ou bien la totalité du massif, un groupe d’arbres, ou un spécimen particulier.

Sur cette base, on distinguera dans cette fiche d’inventaire :

- La chasse à courre (Vènerie), dans ses dimensions symbolique et pratique.

- Les cérémonies religieuses, telles la fête du pays (1er mai) et la messe à saint Hubert (début novembre).

- Les rituels de guérison, et / ou propitiatoires associés au chêne cuve et aux arbres à nœuds.

La vènerie "consist[e] à chasser à courre des animaux sauvages (cerf, sanglier, chevreuil, daim, renard, lièvre, lapin) dans leur milieu naturel jusqu'à leur prise éventuelle"5. Elle n’est en aucun cas spécifique à la presqu’île de Brotonne dans la mesure où elle constitue une pratique répandue sur le territoire Français métropolitain où l’on dénombre aujourd’hui près de 450 équipages (regroupant au total environ 10 000 membres) répartis sur 69 départements6. Ces équipages se livrent, soit à la petite vènerie (effectuée à pied, chassant lapin ou lièvre), soit à la grande vènerie (effectuée à cheval, chassant sanglier, cerf ou chevreuil), soit à la vènerie sous-terre qui concerne essentiellement la chasse au renard. Par delà ses fondamentaux, qu’il s’agisse de l’usage de meutes de chiens, le respect des traditions de chasse, jusque dans l’expression de identité des équipages, cette pratique est donc diversifiée et peut s’observer sur différents terrains, forestiers ou non.
En presqu’île de Brotonne la vènerie est exclusivement forestière. Elle relève de la grande vènerie à cheval au cours de laquelle l’équipage courre le cerf, bien qu’une récente épizootie l’ait contraint à se réorienter temporairement vers le chevreuil. Une autre de ses caractéristiques réside dans son ancienneté qui tire sans doute en partie son explication dans le statut de "forêt royale" dont ce territoire fut historiquement doté. Propriété royale attestée dès le VIe siècle7, la forêt de Brotonne est en effet revenue à la couronne lors du rattachement du duché de Normandie à la France. Il se dit à ce propos que Charles VIII vint très régulièrement y chasser, mais c’est surtout François 1er (1515 –1547) qui a laissé son empreinte en implantant à Vatteville-la-Rue en 1540 un important relai de chasse dont il reste aujourd’hui une maison appelée "Logis du Roy", en réalité celle de son piqueur de chasse à courre. C’est sans doute cet ancrage ancestral de la vènerie sur ce territoire que manifeste chaque 1er mai la venue à la chapelle Saint-Maur de représentants de l’équipage de Brotonne assistant à la messe inaugurale de la fête communale de Vatteville-la-Rue.
Elle témoigne d’une chasse à courre qui, bien que n’étant plus l’apanage de l’aristocratie, apparait toujours constitutive de l’identité de cette localité.

La relation entre la vènerie et l’identité du territoire de Brotonne est une des raisons pour laquelle on peut envisager cette pratique comme un patrimoine culturel immatériel. La présence de l’équipage à la messe du 1er mai souligne son inscription au sein de la collectivité de la Presqu’île. Quant à la cérémonie même, elle affirme l’existence de cette collectivité forestière, participe de sa pérennité, mais resitue également celle-ci dans la communauté des hommes à travers une mise en relation avec le monde global, un pouvoir universel, lequel tire vers le divin (étymologiquement la lumière du ciel). A ce propos, il est intéressant de noter qu’une telle intercession entre le corps social et son extériorité était traditionnellement la fonction symbolique dévolue au souverain. Dans sa posture de chasseur, accompagné de son équipage et ses chiens, parcourant son territoire peuplé de landes, d’arbres et d’animaux sauvages, le monarque incarnait un contact avec l’altérité : il faisait seuil entre le "monde des humains" et celui "non-humain" du massif forestier. Se dessine ainsi un autre motif poussant à considérer la vènerie comme un patrimoine culturel immatériel rattaché au massif de Brotonne : il semble qu’on puisse l’assimiler à un rituel visant à démarquer l’homme, et la société locale, du monde animal et forestier. Elle traduit un contact à la fois intime avec la forêt, et une mise à distance.

Un tel rapport à la forêt et sa faune transparait très clairement à travers la légende de saint Hubert, connu comme patron des chasseurs, auquel l’équipage de Brotonne a dédié la traditionnelle devise figurant sur son bouton de vènerie : "saint Hubert à courre". Selon cette légende, Hubert qui était un seigneur païen de la fin du VIIe siècle, très grand passionné de chasse au point de s’y adonner quotidiennement, aurait croisé un jour en forêt des Ardennes un cerf gigantesque qu’il se serait empressé de poursuivre. Entrainant le chasseur dans les profondeurs de la forêt, l’animal serait parvenu à le distancer sans se fatiguer, mais tandis qu’Hubert commençait à s’épuiser le grand cerf se serait arrêté net. C’est alors que, pensant en terminer avec sa proie, il aperçut entre ses bois une croix étincelante et qu’une voix l’invectiva : "Hubert, Hubert, jusqu’à quand cette vaine passion te fera t’elle oublier le salut de ton âme ?". La voix divine l’incita alors à se convertir en rejoignant Lambert évêque de Maastricht, faire pénitence de ses pêchers et œuvrer afin d’affirmer la présence de l’Église dans cette contrée encore "sauvage". Tenant cette promesse, Hubert se serait rendu en pèlerinage à Rome où le Pape le désigna successeur de Lambert (entre temps assassiné par les païens). Et c’est en apprenant la conversion de ce très grand chasseur et respecté personnage que la population de la contrée aurait massivement adopté la foi chrétienne, et définitivement rejeté ses antiques croyances.
Bien que ce récit soit attaché à la forêt des Ardennes, on ne saurait considérer comme un hasard sa mobilisation par l’équipage de Brotonne au point qu’il le fasse figurer sur son bouton de vènerie. Une interprétation de la légende parait en mesure d’en livrer un éclairage. Tout d’abord, on remarque que celle-ci exprime des limites : celle entre les mondes païen et chrétien, ainsi qu’entre ceux de la forêt et des hommes. À travers ce récit se dessine ainsi une opposition entre le sauvage païen et l’homme chrétien, qui est certes à replacer dans le contexte de l’évangélisation, mais dont le passage d’un état vers l’autre parait signifier surtout ce moment très particulier où l’être sauvage se détourne de sa pulsion prédatrice animale (la chasse) pour devenir un homme qui accomplit une démarche spirituelle (penser au salut de son âme). C’est alors que, dans cette condition, l’homme chasseur se trouve en proie à une tension telle qu’il est conduit à ritualiser sa pratique pour se protéger d’un retour à la vie animale et préserver (distancer) son identité humaine du monde forestier. Du fait de l’évangélisation ce rituel n’a plus relevé d’une pratique païenne mais s’est inscrit dans une intercession avec le dieu chrétien, traduite dans la légende de saint Hubert par la présence d’une croix entre les bois du cerf.

La devise "saint Hubert à courre" qui sert à l’équipage de Brotonne pour exprimer son identité pourrait donc se comprendre à la lumière d’une mise à distance / mise en contact des hommes vis-à-vis du monde forestier qui – pour ne pas glisser de l’humanité vers la nature sauvage – engagent leur pratique de chasse comme un rituel d’intercession. C’est sans doute de cette manière qu’il importe de saisir le souci de la part des membres de l’équipage du strict respect des traditions de la vènerie – le rituel de chasse – ainsi que l’organisation chaque année en début novembre d’une messe honorant saint Hubert dans une des communes de la presqu’île. À cette occasion l’église est décorée de références forestières ; et ce n’est qu’après cette célébration qui se tient plusieurs semaines après le début de la saison que l’équipage s’en va chasser en grande tenue. Une telle tradition indique le rapport étroit existant entre le vêtement porté par ses membres et la sacralité de la relation à la forêt. Cependant, cette respectueuse distance entretenue vis-à-vis du monde forestier est tout autant soulignée par la médiation qu’instaure entre l’homme, le gibier et la forêt, l’usage des chevaux et des chiens (de fait, des animaux domestiqués). Elle se révèle enfin à travers le maintien d’une certaine hiérarchie au sein de l’équipage, depuis le maître d’équipage (l’autorité directrice de l’ensemble de la chasse), le piqueux (autorité sur la meute de chiens), les boutons (membres de l’équipage de plein droit), jusqu’aux valets de limier (les hommes chargés de repérer l’animal à courir).

5 Définition de l’Association Française des Équipages de Vènerie.

6 Selon l’Association Française des Équipages de Vènerie. Site internet

7 Dans l’hypothèse où la forêt de Brotonne en tant qu’espace boisé n’aurait pas encore été complètement constituée au VIe siècle, cette "forêt Royale" pourrait avoir primitivement désigné des landes où des prairies spécifiquement réservées au souverain et/ou son aristocratie pour leurs chasses au grand gibier.

Personne(s) rencontrée(s) / Qualité(s)

- Michel Lefrançois / Retraité / Gérant de chambre d’hôte à La Mailleraye-sur-Seine

- Christian Migraine / Retraité (ancien Médecin) / Maire de La Mailleraye-Sur-Seine

- Jean-René Odinet / Sans profession / Chasseur à courre – équipage de la Forêt de Brotonne

- Agnès Olivier / Sans profession / Gérante de chambre d’hôte à La Mailleraye-sur-Seine

- Sylvie Pons-Lefrançois / Infirmière / Gérante de chambre d’hôte à La Mailleraye-sur-Seine

- Pierre Rohr / Forestier – Office National des Forêts (ONF)

Localisation (région, département, municipalité)

Région : haute-Normandie
Département : Seine-Maritime (76)
Communes : La Mailleraye-sur-Seine / Vatteville-la-Rue

(Chapelle Saint-Maur)
Longitude : 0°41’59’’E
Latitude : 49°27’35’’N

Municipalité, vallée, pays, communauté de communes, lieu-dit…

Communes de La Mailleraye-sur-Seine et Vatteville-la-Rue
Communauté de Communes et Pays de Caux-Vallée de Seine
Parc Naturel Régional des Boucles de la Seine Normande
Presqu’île de Brotonne

Adresse : Maison du Parc Naturel Régional des Boucles de la Seine Normande
Ville : Notre-Dame-de-Bliquetuit
Code postal : 76 940

Téléphone : 02 35 37 23 16
Fax : 02 35 37 39 70
Adresse de courriel : contact@pnr-seine-normande.com
Site Web 

Dates et lieu(x) de l’enquête : Avril 2009, La Mailleraye-sur-Seine
Date de la fiche d’inventaire : Février 2010
Nom de l'enquêteur ou des enquêteurs : Yann LEBORGNE, Chargé de mission CRECET de Basse-Normandie
Nom du rédacteur de la fiche : Yann LEBORGNE, Chargé de mission CRECET de Basse-Normandie

N° d'inventaire Ministère Culture : 2010_67717_INV_PCI_FRANCE_00135
Identifiant ARK : ark:/67717/nvhdhrrvswvk2z5

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