Le végétal en Normandie : l'aubépine, la belle épine ou l’épine de Bouquetot

Cet arbre labellisé "remarquable" apparait jouer un rôle majeur dans l’expression de l’identité communale et, par sa puissante charge symbolique, dans le maintien d’une importante vie villageoise.

 

Bouquetot est une commune ancrée sur le plateau agricole du Roumois. Son urbanisation se répartit entre plusieurs hameaux dont le plus important, appelé "le village", abrite une aubépine blanche âgée d’environ six siècles.  Il est des sites dont le patrimoine culturel immatériel associé à l’arbre ne peut être directement observé. Bouquetot en fait partie. L’aubépine n’est en effet le support immédiat d’aucune croyance ni pratique cultuelle, si bien que sa portée symbolique surgit d’abord à travers l’interprétation de sa position dans l’espace par rapport aux éléments qui l’environnent (arbres, clôtures, routes, bâti, espaces verts). C’est seulement dans un second temps qu’on perçoit combien les principales festivités du village se révèlent liées à cet arbre dans la mesure où elles célèbrent une territorialité Bouquetotoise.

Ancré sur le plateau du Roumois, le territoire de Bouquetot doit son étendue remarquable (13,07 km2) à son rattachement daté du milieu du XIXe siècle avec les anciennes communes de Saint-Michel-de-la-Haye et Saint-Paul-de-la-Haye. Il s’organise aujourd’hui en plusieurs hameaux qui, bien qu’inscrits dans un environnement agricole, n’ont plus de relation fonctionnelle avec le monde rural. Entre la fin du XIXe et le milieu du XXe siècle, à l’instar de la plupart des localités vivant de l’agriculture, Bouquetot connut de profondes mutations qui se sont traduites par la perte de la moitié de ses habitants au profit des villes alentours, avant que le mouvement démographique ne s’inverse depuis les années 1970 par l’apport d’une population urbaine souhaitant résider "à la campagne". Les ruraux ont ainsi été remplacés par des rurbains venus de Rouen, Elbeuf ou Bourg-Achard, le paysage de la commune portant la marque de cette évolution à travers un fort développement de l’habitat individuel pavillonnaire. Sur ce territoire organisé en hameaux spatialement distants, l’un d’entre eux se distingue par sa centralité en étant appelé "le village" par les habitants de la commune. C’est lui qui abrite la mairie, l’école élémentaire, une salle des fêtes, un vaste champ de foire et quelques infrastructures sportives ; c’est aussi là que se situe l’église paroissiale Saint-Philibert, le cimetière qui la jouxte, et auprès du mûr d’enceinte, l’arbre appelé "La Belle-Épine".

L’aubépine de Bouquetot :

L’aubépine de Bouquetot, autrement appelée "La Belle Épine", est une aubépine blanche commune, régulièrement taillée en bol depuis le milieu du XIXe siècle, dont l’âge fut estimé il y a environ 120 ans par le naturaliste Henri Gadeau de Kerville1 qui lui attribuait plus de 500 ans. La "Belle-Epine" aurait donc aujourd’hui entre 600 et 700 ans, ce qui coïncide avec la date de plantation "vers 1360" que lui attribue la tradition.
Selon la même tradition, la plantation de cette aubépine au début du règne du Charles V aurait procédé d’une célébration du rattachement de la Normandie à la France. Quoiqu’il en soit de la véracité historique de ce récit, il faut surtout retenir qu’il institue la Belle Épine comme un arbre de mémoire dont la naissance en tant qu’acte politique exprime des appartenances territoriales : elle resitue la localité de Bouquetot dans l’ensemble Normand, et cet ensemble Normand au sein de la France. La présence de cette aubépine est donc censée agir auprès des Hommes comme un rappel de territorialités.
Une telle interprétation de la légende de plantation de cet arbre est parfaitement compatible avec l’information livrée par Henri Gadeau de Kerville selon laquelle la pratique était autrefois répandue dans la campagne Normande de faire pousser des pieds d’aubépines pour délimiter des parcelles rurales. Usant de leur longévité, les propriétaires en plantaient aux angles de leur terrain afin de borner l’espace et s’assurer ainsi la pérennité d’une appartenance. Un tel rapport à l’aubépine pourrait expliquer pourquoi celle de Bouquetot est encore présentée de nos jours comme un "symbole de virginité" ; il y aurait peut-être derrière ce symbolisme une signification d’inviolabilité du territoire.

La relation entre l’aubépine et la territorialité implique que la position de cet arbre dans l’espace ne saurait relever du hasard. À la manière d’une borne il marque une séparation, un terme, tout autant qu’un point de liaison. Il agit sur le plan symbolique comme une discontinuité. De ce point de vue une lecture du site de la
Belle-Épine nécessite de s’intéresser à la manière dont celle-ci s’inscrit dans le village de Bouquetot.
Au premier regard, l’image qui s’offre au visiteur est celle d’un arbre protégé d’un grillage sur le trottoir de la rue principale. Cette clôture dont la couleur renvoie à la blancheur des fleurs de l’aubépine se révèle être la première enceinte maillant l’espace autour du végétal. À l’examen, l’arbre se place en effet au sommet commun des angles formés par les terrains clôturés du cimetière et de l’ancien Presbytère ; ce sommet entrant en contact au niveau de l’aubépine avec la rue qui assure la liaison entre l’église paroissiale, la mairie et le champ de foire. On mesure alors, de part sa position, combien la Belle Épine est à la fois un lieu de passage et une borne de démarcation : elle est l’interface entre le territoire religieux et le territoire civil, deux entités structurant l’espace Bouquetotois dont l’arbre est le centre et l’incarnation symboliques. La fameuse clôture blanche autour de l’aubépine de Bouquetot parait ainsi signifier l’enceinte qui, tout en la protégeant, relie cette localité au Monde. Elle exprime une limite entre "l’ici – le nous" et "l’ailleurs – l’autre". Cette place de la Belle-Épine dans la territorialité Bouquetotoise peut être ainsi schématisée2 : SCHEMA.

 

1 GADEAU DE KERVILLE Henri, 1892. Les vieux arbres de la Normandie, étude Botanico-Historique, Fascicule II.

2 L’Aubépine est figurée par l’octogone de couleur verte.

Il n’y a pas à proprement parler à Bouquetot de pratiques rituelles religieuses ou civiles ayant directement pour support l’aubépine. Cet arbre occupe en revanche une place centrale – d’ordre symbolique – dans l’expression de la territorialité Bouquetotoise, laquelle se traduit au cours de l’année par l’organisation de différentes manifestations dont les principales sont la fête du printemps, la fête des métiers d’Autrefois, et le Téléthon. Au-delà de l’arbre lui-même et son environnement immédiat, d’autres lieux du village s’avèrent donc constitutifs du site relevant du patrimoine culturel immatériel rattaché à la Belle-Épine.

- Église paroissiale Saint-Philibert / cimetière / ifs de cimetière : L’église Paroissiale Saint-Philbert et le cimetière de Bouquetot font partie, avec une croix monumentale, d’un ensemble inscrit sur la liste des Monuments Historiques depuis 1926. En y adjoignant les deux vieux ifs poussant, l’un à l’entrée du cimetière, l’autre auprès de la façade sud du chœur de l’église, cet ensemble peut être pour plusieurs raisons intégré au site du patrimoine culturel immatériel lié à l’aubépine :
Tout d’abord, à l’instar de ce que l’on connait dans la plupart des villages Français, l’église paroissiale (du grec ecclesia, l’assemblée) constitue l’incarnation architecturale de la localité. Ainsi, à l’exception de l’intercession avec Dieu qu’elle assure via sa dédicace à Saint-Philbert, outre la religion, sa fonction coïncide à Bouquetot avec celle de la Belle-Épine : il s’agit d’une fonction identitaire, ce que souligne d’ailleurs à l’intérieur de l’édifice l’exposition de la bannière de la confrérie locale de charité. La présence de cette bannière de confrérie dans l’église Saint-Philbert est d’autant plus intéressante à signaler qu’elle assure le lien entre l’édifice religieux et le cimetière, la première raison d’être des charitons étant la prise en charge des défunts jusqu’à leur mise en terre. C’est ainsi qu’entre l’église, la bannière et le cimetière se profile le rappel d’une existence bornée, du passage de la vie vers la mort : on retrouve la notion de seuil également présente dans le signifié de l’aubépine de Bouquetot.
Le cimetière ne saurait cependant ici se réduire à l’idée de la mort ; en atteste à Bouquetot la présence de deux ifs, vraisemblablement quatre fois centenaires, dont on sait qu’en Normandie l’importante longévité de ces arbres en a fait traditionnellement des symboles d’immortalité. Bien entendu, il n’est pas question ici de l’immortalité de chaque Homme mais, à travers le contraste entre les tombes et ces sujets traversant les siècles, de signifier la succession des générations et la pérennité du corps social par delà les existences individuelles. L’association de la borne et du passage s’assimile donc à l’idée du renouvellement comme gage essentiel d’une territorialité villageoise durable. Le fleurissement annuel de la Belle-Épine apparait d’ailleurs utilisé par les locaux sous l’angle d’une telle métaphore.

- Rue de l’église : Cette voie relie l’église paroissiale Saint-Philbert à la sortie du village donnant sur la route de Routot en direction de Bourg-Achard et Routot ; c'est-à-dire qu’elle assure la liaison avec l’extérieur tout en passant devant l’aubépine, la mairie et le champ de foire. À divers titres ladite rue de l’église peut-être intégrée au site du patrimoine culturel immatériel rattaché à l’aubépine : Il s’agit tout d’abord de la voie empruntée par les processions chaque année organisées à l’occasion de la fête du printemps (1er dimanche de mai) et la fête des métiers d’Autrefois (dernier dimanche d’août). Au matin de la fête du printemps le cortège part de la mairie en direction de l’église paroissiale Saint- Philbert puis, après la messe, exécute le chemin inverse. À l’occasion de la fête des métiers d’Autrefois, beaucoup plus important qu’au printemps, le cortège s’élance en matinée depuis le champ de foire vers l’église puis, après la messe, exécute le trajet inverse. De fait, on remarque que ces cérémonies se mettent chacune en scène deux fois devant l’aubépine – borne tandis que la route assure le passage d’un point vers l’autre. Ces deux éléments apparaissent ainsi indissociables de l’expression de la symbolique du seuil entre les territoires religieux et civils. Par ailleurs, à l’échelle supérieure cette rue de l’église fonctionne à la manière d’un trait d’union entre ce qui est intérieur et extérieur à Bouquetot, tandis que l’aubépine marque ce qui est propre à ce territoire et le différencie de tout autre.

- Mairie de Bouquetot : Le pouvoir communal de Bouquetot siège au "village" dans une bâtisse en briques dont l’accès donne sur la rue de l’église. Le lieu est pour plusieurs raisons constitutif du site du patrimoine culturel immatériel associé à l’aubépine : D’un point de vue Historique la Belle-Épine doit sa pérennité à l’action d’un maire de Bouquetot, M. Mattard père qui, vers 1860, sauva l’arbre dont le tronc menaçait de s’écarteler sous l’effet de son propre poids. Il le fit alors "entourer d’une ceinture de fer et plaça des supports en pierre pour en soutenir les branches qu’il fit tailler en forme de gobelet"3. L’arbre poussant auprès de l’ancien presbytère, il se pourrait que l’entretien de l’aubépine ait préalablement et pendant longtemps relevé de l’initiative du curé, et qu’un transfert de cette compétence ait pu se produire en direction de la mairie vers le milieu du XIXe siècle. La valeur symbolique de l’aubépine à travers son rôle dans le maintien d’une territorialité Bouquetotoise paraît en mesure d’expliquer son acte de sauvetage par le pouvoir communal. Depuis, les municipalités qui se sont succédées se sont passé le relai de son entretien, l’arbre revêtant ainsi le caractère d’un patrimoine à transmettre aux générations à venir.

- Champ de foire / Salle des fêtes de Bouquetot : Le champ de foire de Bouquetot est un espace gazonné jouxtant la rue de l’église, situé à proximité de la salle des fêtes à la sortie du village. Là se tiennent les principales manifestations collectives de la commune, qu’il s’agisse de l’exposition de véhicules anciens lors de la fête du printemps, ou bien encore celle de vieux métiers à l’occasion de la fête des métiers d’Autrefois. Le dernier dimanche du mois d’août est aussi le jour où se produit une grande procession entre ce lieu et l’église Saint-Philbert. Au mois de décembre, dans la salle des fêtes communale se tient un Téléthon dont le succès reconnu témoigne du fort dynamisme villageois Bouquetotois.

Le champ de foire et la salle des fêtes sont à intégrer dans le site du patrimoine culturel immatériel associé à l’aubépine, et ce à plusieurs titres : Tout d’abord, le foisonnement associatif qui s’y exprime fait de cet espace le théâtre de la signification symbolique la Belle-Épine, à savoir la pérennité d’un village à travers un dynamisme social qui le distingue la plupart des localités rurales ayant perdu cette propriété.
D’autre part, à l’échelle du territoire Bouquetotois, le couple champ de Foire – salle des Fêtes en tant que territoire civil villageois apparait comme le versant opposé au territoire religieux incluant l’église paroissiale Saint-Philbert. Dans cette configuration l’aubépine se révèle comme un véritable Janus, cette dimension se trouvant renforcée à travers une opposition entre la vie associée au champ de Foire et le bornage de l’existence auquel renvoie le cimetière. Une telle lecture de l’espace semble riche d’enseignement pour saisir une des significations possibles de la procession qui a lieu le jour de la fête des métiers d’Autrefois : il pourrait s’agir en effet d’un cheminement symbolique de la vie vers la mort, le retour vers le champ de foire exprimant quant à lui le renouvellement du corps social.
Outre les éléments précédemment mentionnés, le site du Janus à deux faces qu’est la Belle-Épine est complété par la présence sur le même espace d’un arbre de la Liberté planté à l’occasion du bicentenaire de la Révolution de 1789. À première vue, ce tilleul poussant à l’angle du champ de foire non loin de la mairie pourrait n’être que la traduction d’une commémoration historique ; cependant, replacé dans le contexte du site de l’aubépine de Bouquetot il parait se présenter comme une réponse au territoire religieux incarné par l’église Saint-Philbert : on a en effet d’un côté l’autorité du pouvoir universel (Dieu) et de l’autre la revendication d’une liberté exercée dans le cadre d’un pouvoir civil.

 

3 D’après P. Duchemin cité par GADEAU DE KERVILLE Henri, 1892. Les vieux arbres de la Normandie, Fascicule 2.

Bouquetot fait partie des sites dont le patrimoine culturel immatériel se rattachant à l’arbre remarquable ne peut être directement observé. L’aubépine n’est en effet le support immédiat d’aucune croyance ni pratique cultuelle, si bien que sa portée symbolique surgit d’abord à travers l’interprétation de sa position dans l’espace par rapport aux éléments (arbres, clôtures, routes, bâti, espaces verts) qui l’environnent. C’est dans un second temps qu’on perçoit combien les principales festivités annuelles du village se révèlent liées à cet arbre dans la mesure où elles célèbrent une territorialité Bouquetotoise en vue de sa pérennité.

Compte tenu de ces remarques, on distinguera donc en termes de patrimoine culturel immatériel :

- La portée symbolique de la Belle-Epine dans le maintien d’une territorialité Bouquetotoise ;

- Les pratiques festives témoignant d’une célébration de cette territorialité. Il s’agit principalement aujourd’hui de la fête du Printemps, la fête des métiers d’Autrefois, et du Téléthon.

Les pieds d’aubépine étaient autrefois utilisés dans la campagne Normande pour délimiter les extrémités des parcelles et indiquer la propriété du sol. Dans le rapport traditionnel à la terre ces arbres sont donc étroitement associés au bornage du territoire ; et ce bornage fabrique des seuils puisque, tout autant que des séparations, il matérialise des points de contacts (des arbres) et créé des mises en relation. De fait, la Belle Épine de Bouquetot s’inscrit dans cette fonction traditionnelle de marquage du territoire mais la territorialité qu’elle exprime ne s’opère pas à l’échelle de propriétaires terriens. C’est celle d’une communauté villageoise cherchant à assurer sa pérennité. L’enjeu identitaire collectif de l’arbre apparait donc ici particulièrement présent.
Un tel caractère identitaire se révèle d’abord à travers le fait que la Belle Épine est l’élément essentiel garantissant à Bouquetot une reconnaissance extérieure locale, régionale et nationale. L’aubépine est en effet recensée dans les grands guides touristiques nationaux et génère un important flux de visiteurs. Cette notoriété assure à la localité un contact permanent avec l’altérité qui témoigne de l’existence de Bouquetot en tant que territoire distinct de tout autre. Cela dit, cette portée existentielle se mesure également à la lumière des propos tenus par les natifs ou ceux ayant vécu leur enfance au village. Pour ces anciens habitants, en effet, l’arbre est avant tout un être qui les a accompagnés tout au long de leur vie : il fut le témoin privilégié de leurs jeux d’enfants, de leur adolescence, et de leur devenir au cours de leur vie d’adulte. La Belle Épine est ainsi un arbre singulier dans la mesure où elle secrète la mémoire de chacun des "enfants de Bouquetot" qui, en l’évoquant, expriment en même temps le rapport affectif très fort qui les lie à cette terre.
Cette fonction mémorielle est traduite dans un texte qui fut récemment écrit par un habitant (installé depuis 40 ans dans la commune) pour inaugurer la "crêpe Bouquetotoise aubépinée". Il s’agit d’une crêpe de froment, massivement distribuée lors des principales fêtes du village, jusqu’alors préparée classiquement, mais dont la recette intègre depuis peu4 une liqueur fabriquée à partir des fleurs de la Belle Épine :

"Ex-voto à la crêpe aubépinée.
Notre crêpe Bouquetotoise nous est enviée, souvent copiée, mais jamais égalée / Pourtant il manquait à sa renommée la reconnaissance du passé / Aujourd’hui c’est chose faite, depuis l’ajout de la liqueur d’un arbre vieux de six siècles, que l’on nomme épine à fleurs / Cet ancêtre, classé, au délicat pistil, produit au printemps en ses fleurs un nectar aux arômes subtils, ajoutant à la patte sa saveur / Qui déguste la crêpe de Bouquetot replongera dans son histoire / Et en gardera l’ex-voto au plus profond de sa mémoire."
Auteur : Jean Giroux, habitant de Bouquetot.

Plusieurs remarques peuvent être tirées de ce récit. Tout d’abord, il a pour but d’introduire une nouvelle pratique dans les fêtes Bouquetotoises qui s’apparenterait à un "rituel d’absorption"». En effet, à la façon d’un élixir, cette liqueur d’aubépine ajoutée à la pâte à crêpe permettrait au public dégustant ce met d’assimiler le passé de Bouquetot. Tout se passe donc comme si, ayant capté durant 600 ans la vie écoulée en ce lieu, l’arbre la restituait chaque printemps à travers ses fleurs dont il suffirait d’extraire et ingérer le nectar pour s’imprégner comme par magie d’une histoire collective multiséculaire. La signification d’un tel rituel est hautement symbolique : ingérer l’histoire du territoire revient en effet à se l’approprier au plus profond de soi, faire corps avec le passé, et inscrire par là même intégralement son être dans une filiation de longue temporalité.
Pareil acte n’a rien d’anodin dans une localité comme Bouquetot ayant connu de radicales mutations au cours du XXe siècle : depuis l’exode rural jusqu’à la rurbanisation et l’installation de nouveaux résidents, une rupture majeure s’est produite au cours des dernières décennies qu’il s’est agit de réparer en renouant le fil interrompu de la mémoire collective. Pour les habitants récents de la commune, ce rituel d’absorption participe probablement de leur ancrage sur ce territoire où ils n’ont aucune attache ancestrale : en ingérant le nectar de l’aubépine ils expriment en vérité leur devenir Bouquetotois, ce rituel rappelant leur propre intégration dans la communauté villageoise. D’autre part, la crêpe leur permet sans doute de légitimer par le passé (la liqueur) un dynamisme villageois renouvelé (signifié par la production massive de crêpes) qui distingue leur commune d’autres localités rurales ayant connu le déclin. Les métaphores du printemps et de récolte du nectar sont à cet égard riches de sens : c’est au cours d’un renouvellement (l’arrivée de nouvelles populations) que le besoin se fait sentir de réveiller la mémoire du lieu.
Bien entendu les crêpes aubépinées ne s’avèrent pas seulement dotées d’une fonction intégratrice : tout le monde ne saurait être inclus dans la communauté villageoise. Elles sont un attribut culinaire conçu pour marquer une convivialité et un chaleureux accueil de l’autre à l’occasion de manifestations qui attirent régulièrement sur la commune plusieurs centaines de personnes venues spécialement de la proche région. À ce moment là, les crêpes Bouquetotoises dont on dit qu’elles exhalent un parfum sans égal, procurent aussi un arôme spécifique au lieu où se déroule la fête. Elles traduisent alors une relation pacifique à l’altérité. Elles sont une marque distinctive instaurant une borne différenciant le "nous" Bouquetotois des "autres", les "étrangers" au village.
D’après les personnalités du village rencontrées c’est sur l’existence d’une dynamique villageoise associative conviviale que se fonderait la différence essentielle entre Bouquetot et les autres localités de la proche région. L’analyse de la pratique des crêpes aubépinées tend cependant à indiquer que c’est l’arbre, à travers sa liqueur, qui semble intervenir en renforçant la distinction du territoire. Son rôle ne doit pas non plus être négligé dans l’existence d’une importante vie villageoise. Car la Belle Epine de par son âge, parce qu’elle est censée contenir le passé de Bouquetot, agit en vérité comme un appel à prendre le relai des générations qui s’y sont succédées.
Il y a comme une injonction silencieuse à continuer à faire vivre le village ; l’arbre incarnant cette autorité spirituelle au point que l’on a pu parfois entendre dire qu’il était véritablement "le dieu de Bouquetot".
Il faut aussi tenir compte du fait que les principales festivités annuelles mettent en acte les symboliques associées à la Belle Épine. La "fête du printemps" et celle du mois d’août sont en effet d’anciennes manifestations héritées du temps où Bouquetot était une localité rurale. Elles ont perduré en s’adaptant à la nouvelle identité rurbaine de la commune. Ainsi, depuis quelques années la "fête du printemps" est le prétexte d’une exposition de véhicules anciens, et celle du mois d’août – ancienne "fête de la moisson" – met en scène des métiers d’autrefois. L’"ancien" et l’"autrefois" témoignent d’une société locale en quête d’authenticité. Quant aux "métiers" et aux "véhicules", ils renvoient aux conditions d’existence contemporaines des habitants d’une contrée aujourd’hui prise entre le monde citadin et son environnement rural. On retrouve donc à travers ces pratiques festives la marque d’un renouvellement de l’identité territoriale Bouquetotoise.
Pour autant ces festivités n’ont aucunement rompu avec le Bouquetot "ancestral". Chaque fête du mois d’août débute en effet par une procession qui s’élance depuis le champ de foire vers l’église Saint-Philbert où se tient un office. À cette occasion l’intérieur de l’édifice est décoré d’allusions agricoles célébrant la période de la moisson, tandis des enfants du village sont habillés en costumes traditionnels Normands. De fait, le trajet de la procession qui passe devant l’aubépine traduit bien plus que le déplacement d’un lieu vers l’autre : il renoue le fil entre la commune actuelle et son histoire agricole tout en signifiant une profonde évolution. Un trait d’union est ainsi rétablit entre le passé, le présent, et l’avenir du fait-même de la présence des enfants. Par ailleurs, cette cérémonie s’étirant du champ de foire vers l’église (ou de la mairie vers l’église lors la fête du printemps), puis de l’église vers le champ de foire, manifeste solennellement l’unité des territoires civils et religieux. Elle renouvelle la relation entre ces deux composantes majeures du village.
En pareil contexte, le Téléthon qui est organisé chaque début décembre semble tenir une place singulière. En effet, tout se joignant à la générosité du projet national destiné à aider la recherche contre les maladies génétiques, cette manifestation constitue à l’échelle de Bouquetot un moment d’intense activité du tissu associatif local autour d’un objectif commun. À ce titre il s’accompagne de forts moments de convivialité et constitue un évènement qui renforce la cohésion sociale. D’autre part, les efforts importants déployés à cette occasion pour la collecte des dons se traduisent par l’accomplissement de performances qui – dit-on – distinguent régulièrement Bouquetot des communes avoisinantes. Ainsi, par sa dimension qui favorise l’expression d’une cohésion interne au village, de même qu’une différenciation de la commune l’inscrivant dans une dynamique qui dépasse ses limites propres, on reconnait curieusement à travers ce Téléthon l’enjeu identitaire et le seuil symboliquement portés par la vieille épine…

4 Depuis Août 2009

Personne(s) rencontrée(s) / Qualité(s)

- Giroux Jean / Retraité / Érudit local

- Grainville Joël / Maire de Bouquetot

- Vasse Daniel / Président du comité des fêtes de Bouquetot

Localisation (région, département, municipalité)

Région : Haute-Normandie
Département : Eure (27)
Commune : Bouquetot

Longitude : 0°46’57’’E
Latitude : 49°27’35’’N

Municipalité, vallée, pays, communauté de communes, lieu-dit…
Commune de Bouquetot
Communauté de Communes du Roumois-Nord
Pays du Roumois

Adresse : Office de Tourisme du Roumois, 1 Place de la Liberté
Ville : Routot
Code postal : 27 350

Téléphone : Office de Tourisme du Roumois / 02 32 56 46 07
Fax : Service Animation et Culture du Roumois / 02 32 57 35 74
Adresse de courriel : Service Animation et Culture du Roumois / orfol@aol.com
Site Web

Dates et lieu(x) de l’enquête : Mai 2009 – Bouquetot (27)
Date de la fiche d’inventaire : Novembre 2009
Nom de l'enquêteur ou des enquêteurs : Yann Leborgne (chargé de mission CRECET de Basse-Normandie)
Nom du rédacteur de la fiche : Yann Leborgne (chargé de mission CRECET de Basse-Normandie)

N° d'inventaire Ministère Culture : 2009_67717_INV_PCI_FRANCE_00073
Identifiant ARK : ark:/67717/nvhdhrrvswvk2r7

Généré depuis Wikidata