Le végétal en Normandie : les ifs millénaires de La Haye-de-Routot

Ce territoire est le siège d’un riche patrimoine culturel immatériel qui se manifeste autour de deux grands Ifs millénaires.

À proximité immédiate de ces arbres vénérables s’observent en effet des festivités axées sur le végétal (festival "Orties Folies", "fête des légumes oubliés"), mais aussi d’anciens rites chrétiens et / ou païens christianisés : chaque 16 juillet au soir est allumé en grande cérémonie un gigantesque "feu de Saint-Clair" dont la préparation est assurée par une confrérie de charité fondée en 1496.

La Haye-de-Routot est une commune rurale du Nord Roumois, située en lisière Sud de la forêt de Brotonne, incluse au sein du Parc Naturel Régional des Boucles de la Seine Normande. Elle est le siège d’un riche patrimoine culturel immatériel caractérisé par un système de pratiques se manifestant autour du site où poussent deux Ifs millénaires.
Ces deux Ifs communs (taxus baccata) aux troncs creux poussent au centre du bourg, dans le cimetière, entre l’église Paroissiale Notre-Dame et de la grand-rue du village. Ils ont été aménagés au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, pour l’un en chapelle, pour l’autre en oratoire. Leur âge est généralement estimé entre 1400 et 1600 ans mais, ces datations étant incertaines, les 1000 ans paraissent plus probables pour les deux spécimens.
C’est depuis 1866 qu’une chapelle Sainte-Anne est installée dans l’if à l’Est du couple d’arbres. Accessible aux visiteurs le dimanche matin, elle ne fait plus aujourd’hui l’objet de pratiques cultuelles, à la différence notable de l’if-Ouest où fut aménagé en 1897 un oratoire dédié à Notre-Dame de Lourdes. La cavité du tronc de cet arbre, générée par son vieillissement et les destructions d’une tempête en 1832, s’apparente à une petite grotte. Les cierges déposés sur un autel y signalent la persistance d’un culte marial.

D’après l’enquête de terrain réalisée en 2009 dans le cadre de l’inventaire du patrimoine culturel immatériel, d’autres lieux peuvent être considérés comme constitutifs du site des Ifs de La Haye-de-Routot.

- L’église Notre-Dame et le cimetière :
L’édification au XIIIe siècle de l’église paroissiale Notre-Dame est postérieure d’au moins trois siècles à la pousse des ifs. Il est dès lors vraisemblable – comme observé en bien d’autres localités Normandes – que son emplacement et celui du cimetière ont pu être déterminés non sans rapport avec la présence de ces arbres vénérables. D’une part, la longévité des ifs les élève dans les croyances populaires locales comme des symboles d’immortalité ; d’autre part, on peut penser que la nocivité de leur sève a pu constituer un avantage pour éloigner les animaux sauvages et domestiques de l’espace où les défunts sont censés reposer en paix.

- Niche en albâtre dédiée au culte du Précieux Sang :
Sur l’enceinte orientale de l’église paroissiale Notre-Dame est incrustée une niche en albâtre dédiée au culte du Précieux Sang. Sous cette niche, une barre métallique fixée au mûr permet aux pèlerins d’attacher des morceaux d’étoffes. Ce rituel accompagné de prières est censé guérir diverses maladies du sang et, bien que qu’il n’ait – en apparence – aucun lien direct avec la présence des Ifs millénaires, nous ne pouvons écarter qu’il n’y en ait jamais eu. On connait en effet nombre de cas où des pratiques païennes initialement attachées aux arbres furent, pour les christianiser, canalisées par les autorités religieuses vers une chapelle ou une église.

- Pavage de la route principale du village (Grand-rue) jouxtant le site de l’église paroissiale :
D’après l’enquête réalisée sur le terrain il pourrait exister une relation entre la présence des ifs vénérables et la tenue du feu de Saint-Clair, manifestation orchestrée chaque 16 juillet par la confrérie de charité de La Haye-de-Routot. La Grand-rue du village et son abord immédiat auprès du champ de foire, à une vingtaine de mètres des Ifs, font l’objet d’un pavage destiné à marquer l’emplacement du bûcher rituel. On doit toutefois distinguer un ancien et un nouveau pavage puisqu’au début des années 2000 la municipalité de La Haye-de-Routot pris la décision à l’époque très controversée de déplacer le feu de quelques mètres afin de préserver la santé des Ifs qui commençaient à souffrir de l’excès de chaleur dégagé. L’ancien pavage de la Grand-rue, qui a été maintenu, coexiste donc aujourd’hui auprès d’un nouvel emplacement localisé sur le bas-côté de la route au niveau du champ de foire.

- Le champ de foire :
Il s’agit d’une aire gazonnée située face au musée du sabot, à peu de distance du musée du four à pain. Une année sur deux, en mars, s’y tient le festival "Orties Folies" ou la fête "Les Z’orties". En octobre y est chaque année organisée la "fête des légumes oubliés". Ces manifestations célèbrent des végétaux rustiques dont il s’agit de redécouvrir les vertus culinaires. Les valeurs modernes en faveur de la préservation de la biodiversité y rencontrent des préoccupations nourricières attachées à la redécouverte du terroir.

Dans la mesure ils sont systématiquement cités au cours des discussions où l’on demande aux habitants ce par quoi ils définissent leur village, les Ifs sont l’élément principal de l’identité de La Haye-de-Routot. Précisons qu’ils n’expliquent pas seulement cette importance par la morphologie de ces arbres, ni par leur aménagement si particulier en chapelle et oratoire. Pour eux, les ifs sont avant tout un support d’identification parce qu’ils sont le vecteur de la reconnaissance de la commune à l’extérieur ; parce qu’ils les ont toujours connu ici ; parce que les arbres ont pu être les témoins privilégiés des grandes étapes de leur existence ; mais aussi parce qu’ils sont présents, vivants et qu’ils portent la mémoire des changements qu’a connu le territoire au fil des âges. Au cours des entretiens qu’on engage avec les habitants de la commune, l’évocation des ifs millénaires est souvent prétexte à dépeindre l’évolution de cette localité autrefois dominée par les agriculteurs et les bucherons qui exploitaient la forêt toute proche ; un village aujourd’hui habité par une population travaillant pour l’essentiel en ville, souhaitant résider à la campagne, auxquels se joignent des retraités venus se mettre au vert.

Le feu de saint Clair est une manifestation majeure du patrimoine culturel immatériel local. Il jouit d’une grande notoriété à l’échelle du pays du Roumois, et fait se déplacer chaque 16 juillet vers La Haye-de-Routot une foule considérable (jusqu’à 2 000 personnes environ) venue assister au spectaculaire embrasement du bûcher rituel.
Les origines de cette manifestation, comme son interprétation symbolique, restent obscures. Les habitants du village n’en donnent généralement que très peu d’explications : ils racontent simplement qu’ils ont toujours connu le feu de saint Clair, qu’il a toujours eu lieu chaque année sur la Grand-rue en face des ifs, à l’exception de la dernière guerre mondiale à cause du couvre-feu... Pour eux, et plus particulièrement pour les membres de la confrérie de charité qui l’organise, c’est avant tout une tradition qu’ils ont reçu en héritage, dont ils se sentent l’honneur de faire revivre chaque année, prenant soin d’en assurer la pérennité et de respecter au mieux le déroulement du rituel tel qu’il est codifié par la tradition. Tout se passe donc comme si la signification profonde et la fonction sociale de cette manifestation étaient à ce point intériorisées qu’elles en étaient devenues inconscientes.
En vérité le feu de saint Clair, autant que les ifs millénaires, est constitutif de l’identité villageoise. Son organisation est en effet transmise de génération en génération via la confrérie de charité qui assume l’entière préparation de la cérémonie. Cette confrérie revêt une fonction clef au sein de la communauté en termes de formation d’un réseau de solidarité, de maintien des échanges intergénérationnels et d’intégration de nouveaux habitants. En outre, tout en prenant en charge les cérémonies funèbres à l’instar des autres confréries de charité, celle de La Haye-de-Routot se distingue à travers l’organisation du feu de saint Clair qui constitue le projet central autour duquel se mobilise une bonne part de son activité. Le travail de force que cette tâche implique, qui cultive une certaine mémoire du bucheronnage sur ce territoire ancré en lisère de forêt, pourrait expliquer en partie pourquoi ce collectif reste encore aujourd’hui farouchement masculin.

La Préparation du feu de saint Clair

La préparation du feu de saint Clair se réalise en plusieurs étapes extrêmement codifiées, au déroulement quasi immuable : l’abattage, le cassage et le montage précèdent en effet la cérémonie de mise à feu du bûcher au soir du 16 juillet, jour de la saint Clair. Pour éclairer la signification de ce rituel, il importe de revenir sur chacune de ces étapes.

L’abattage : Un matin de la semaine précédant la Fête Dieu les frères de charité abattent l’équivalent d’environ deux peupliers (4 m3 de bois) généralement donnés gracieusement à la confrérie par des particuliers. Ses membres rendent alors sur les lieux, abattent les deux arbres visés ; une opération qui ne se fait plus aujourd’hui à la hache mais à la tronçonneuse pour une raison de gain de temps et d’énergie. Par la suite, les grumes résultant de cette action sont remorquées par des moyens mécaniques pour être déposées sur l’esplanade du champ de foire de La Haye-de-Routot située face au cimetière et aux ifs.

Le cassage : Le cassage consiste à débiter des grumes en un certain nombre de bouts longilignes qui serviront à édifier le bûcher. Ce rituel se tenait autrefois à la Fête Dieu, à la mi-juin, un jour correspondant à la date d’un mois précédant l’embrasement de la saint Clair. Cependant les contraintes professionnelles de la vie moderne ont conduit les Frères de charité à déplacer le cassage le dimanche, en continuant toutefois de respecter l’heure où il doit traditionnellement débuter, c'est-à-dire 6h du matin. C’est donc pratiquement au lever du soleil, aux environs du 16 juin, que les charitons de La Haye-de-Routot se retrouvent sur l’esplanade du champ de foire pour se livrer à un travail de bucheronnage. Le cassage du bois s’effectue de manière très méthodique. Les charitons utilisent un outillage de bucherons traditionnel (haches, coins, maillets) auquel se joint un usage le plus parcimonieux possible de la tronçonneuse. Chaque grume est entaillée à la tronçonneuse sur la longueur, et dans l’entaille réalisée sont placés des coins sur lesquels les hommes frappent au maillet. Conjuguée à l’utilisation de barres métalliques, cette opération faisant "pieds de biche" permet de fendre le volume de bois. Répétée autant qu’il faut, elle fini par produire des morceaux longilignes plus fins qui sont ensuite retravaillés à la hache. Ce travail physique est précédé de prises de mesures puisque le nombre et surtout la dimension des bûches qui composent le bûcher de la saint Clair sont strictement codifiés.

Une fois débités les bouts sont provisoirement déposés en fonction de leur taille ; soit le long du mur d’enceinte du cimetière pour les plus grandes mesures, ou bien immédiatement en face, de l’autre côté de la rue pour les plus petites mesures. À l’issue du cassage ils sont transférés de l’autre côté du mur d’enceinte, c'est-à-dire dans le cimetière, pour y former des pyramides inversées. La méthode est pensée pour faciliter le séchage du bois et permettre une construction plus aisée du bûcher le jour de la saint Clair. 5 pyramides sont édifiées en fonction des différents groupes de mesures. Elles pointent vers le bas, les bouts les plus longs étant montés vers les sommets. Dernière étape du cassage qui s’achève aux alentours de 12h ou 13h, ces constructions demeureront un mois entier, jusqu’au montage du 16 juillet.

Le montage : Le montage consiste en l’édification du bûcher sur l’emplacement pavé qui lui est dédié entre la Grand-rue et le champ de foire. Le rituel débute le 16 juillet à 6h du matin par l’érection d’un mat qui n’est autre que le tronc ébranché d’un sapin abattu. Ce mat est destiné à servir de "colonne vertébrale" à l’édifice pour éviter qu’il s’écroule pendant sa construction, ou ne s’effondre sur la foule au cours de l’embrasement. À cette fin le sapin est coupé la veille car, en pleine sève, le mat ne se consume pas avec le restant du bûcher et peut continuer à le maintenir jusqu’à la fin. Bien que les charitons utilisaient autrefois la force des hommes et un système de cordages, ce mat est aujourd’hui érigé avec une aide mécanique, puis planté dans un trou au milieu du petit espace pavé réservé à l’accueil du feu de saint Clair. Il y est alors stabilisé à l’aide d’un apport de terre et de cales en bois. Les frères de Charité entament ensuite à proprement parler la construction du bûcher.

La cérémonie nocturne et l’embrasement du bûcher : Le moment clef du 16 juillet est bien entendu l’embrasement du gigantesque bûcher de Saint-Clair. Cependant, avant d’y parvenir en toute fin de soirée, le temps qui s’écoule est ponctué d’une série d’évènements qu’il est intéressant de rapporter.

- La réception en Mairie
À 20h, le maire se rend à la Mairie pour y donner une réception d’environ ¾ d’heure. Il s’agit de rendre hommage aux deux invités officiels qui, de concert avec le maire et le président du comité des fêtes, seront chargés d’allumer le feu. Ces invités sont des personnalités qui s’illustrent dans la vie locale, régionale ou nationale, sont plus ou moins connues médiatiquement, et qui ont accepté de venir gratuitement à La Haye-de-Routot embraser le bûcher de saint Clair. Le maire de la commune et le président du comité des fêtes ont généralement chacun leur invité, mais ce n’est pas une règle. Il peut en effet arriver que l’un ou l’autre se charge seul des deux invitations. Quoiqu’il en soit ce sont ces quatre personnes qui le moment venu se positionneront aux quatre angles de la pyramide pour l’enflammer. Préalablement, un toast est porté à leur honneur en mairie où ils prononcent un discours de remerciement. Cela se fait sous le regard des frères de charité en tenue de cérémonie, de l’abbé en tenue civile, et des visiteurs endimanchés. Tandis qu’à l’extérieur joue une fanfare accompagnée de majorettes ou d’un groupe folklorique…

 -La procession depuis la Mairie vers la Salle des Fêtes
À la suite de la réception en mairie c’est au président du comité des fêtes – organisateur de l’ensemble des festivités gravitant autour de la cérémonie de la saint Clair – de recevoir les personnalités. Vers 21h une procession part donc de la mairie, emprunte la Grand-rue et traverse le Champ de Foire pour se diriger vers la salle des fêtes de la commune. On trouve en tête une fanfare, puis un cortège composé du maire, du président du comité des fêtes et des deux invités d’honneur. Suivent enfin les frères de charité accompagnés de l’abbé, puis le restant du public venu assister à la manifestation.

- La réception dans la Salle des Fêtes
La réception dans la salle des fêtes suit un déroulement très comparable à celle ayant déjà eu lieu en Mairie. Le maire prend en effet la parole vers 21h30 pour remercier l’assistance, mais il passe ensuite rapidement le relais au président du comité des Fêtes qui – en son domaine – rend solennellement hommage aux invités et enjoint le public présent à partager un verre de l’amitié. Il peut aussi arriver qu’un groupe folklorique convié par le comité des fêtes anime de quelques danses cette cérémonie voulue conviviale.

- La procession depuis la Salle des Fêtes vers l’Eglise paroissiale
Vers 22h l’assemblée quitte la Salle des Fêtes et se met en procession en direction de l’église Paroissiale. Avec l’abbé, les frères de charité défilent en tête, arborent leur bannière et font sonner les tintenelles en se frayant un chemin dans la foule. Le cortège traverse alors le champ de Foire, passe devant le futur bûcher, circule dans le cimetière, et s’installe dans l’église où est donnée une messe. L’édifice étant trop étroit pour accueillir tous les fidèles, des haut-parleurs assurent la transmission aux personnes restées dehors. Au cours de notre investigation des conditions météorologiques ont perturbé le déroulement de la cérémonie. Devant l’imminence d’un orage la messe fut exceptionnellement annulée afin d’avoir assez de temps pour embraser le bûcher rituel. Malgré tout, pour respecter la tradition il fut béni par l’abbé. Les Frères de Charité en ont accompli trois fois le tour, sonnant les tintenelles, arborant cérémonieusement leur bannière, brandissant le cierge Saint-Clair dont la flamme sert à la mise à feu de la pyramide. Enfin vers 23h, le maire, le président du comité des fêtes et leurs deux invités ont allumé à l’aide du cierge des bougies qui, disposées aux quatre coins du bucher,…l’embrasèrent instantanément.

L’embrasement du bûcher de la saint Clair est extrêmement rapide. Les témoins qu’on interroge soulignent d’ailleurs très souvent le mouvement de cette foule compacte qui se voit contrainte de reculer devant l’intensité de la chaleur. On guette aussi – et peut-être même surtout – le sort que réservera le feu à la croix fleurie placée au sommet de la pyramide : va-t-elle brûler, ou bien sera-t-elle épargnée des flammes ? Le feu de saint Clair secrète en effet quelques superstitions. Ainsi en va-t-il de l’idée selon laquelle la croix fleurie ne devrait pas brûler au risque de présager d’une guerre. Comme pour accréditer la véracité de cette croyance on rencontre facilement des locaux qui se plaisent à citer ces années particulières – toutes suivies d’un conflit – où la croix avait été mangée par les flammes. D’autres, plus rationnels, privilégient le rôle joué par le vent dans cet évènement : faisant se tenir le feu verticalement, un vent faible serait favorable à la destruction de la croix sommitale, tandis qu’un vent soutenu la mettrait à l’abri. Quoiqu’il en soit de la propriété supposée du feu de saint Clair à augurer des guerres, la croyance s’avère particulièrement répandue au sein du public puisqu’un murmure de soulagement s’élève de la foule quand elle constate que la croix est épargnée. Ce phénomène, qui puise vraisemblablement dans une proximité symbolique entre les flammes et les destructions guerrières, ajoute une solennité dramatique à l’issue de la cérémonie…
Les flammes du feu de saint Clair sécrètent une autre superstition. Lorsque le brasier achève de se consumer, il est de tradition d’y prélever des brandons encore incandescents. Des petites vasques d’eau sont d’ailleurs disposées non loin afin que les exécutants du rituel puissent les éteindre. Placés ensuite sur la cheminée ou sous le toit des maisons, ces brandons auraient le pouvoir d’éloigner la foudre du foyer et le protéger des incendies. C’est pourquoi dans les veilles demeures du Roumois on retrouverait assez fréquemment des morceaux de bois calcinés ayant été laissés là, dans le fond des greniers…

Significations de la cérémonie de la saint Clair

On peut avancer plusieurs significations possibles de la cérémonie de la saint Clair. Tout d’abord, elle fut vraisemblablement à l’origine une festivité païenne dédiée à la lumière qui dut être christianisée lors de l’évangélisation du Roumois. Le 16 juillet ne coïncide pas avec le solstice, mais l’ensemble des préparatifs se déroule effectivement pendant la période de l’année où les jours sont les plus longs. De surcroit chaque étape du rituel, qu’il s’agisse de l’abattage, du cassage ou du montage, débute à l’heure du lever du soleil ; le dénouement de la cérémonie – l’embrasement du feu – se confondant avec la tombée de la nuit. Enfin, saint Clair étant traditionnellement associé à la vue, à la clarté, on peut penser que la christianisation du feu de solstice a pu se traduire par un placement de cette cérémonie le jour fêtant ce Saint ; le début des préparatifs ayant été quant à lui porté à la Fête-Dieu. Ainsi la cérémonie de la saint Clair apparaît-elle comme un rappel chaque année renouvelé de la conversion d’une population païenne à la chrétienté ; ce que traduit d’ailleurs le rituel de la croix fleurie solennellement apposée au sommet du bûcher, et l’incontournable bénissement de celui-ci juste avant son embrasement.
Si le rappel du caractère chrétien du feu de saint Clair est aussi vivace, c’est peut-être parce que la portée symbolique du rituel conserve des caractères non chrétiens qui ne se sont pas éteints avec le temps. À ce propos, une observation attentive du déroulement de la cérémonie semble indiquer qu’elle s’apparente à célébration de cycles : de la construction à la destruction, de la naissance à la mort, avec en toile de fond un rapport à l’éternité et au temps linéaire signifié par la silencieuse présence des ifs vénérables. Plusieurs éléments concourent à privilégier cette signification. Soulignons d’abord le processus qui conduit de l’abattage des peupliers vers l’édification du bucher – comme oeuvre collective – jusqu’à sa mise à feu et destruction finale. Cette pyramide que l’on brûle n’est pas seulement un tas de bois correctement empilés : elle symbolise la construction sociale d’une communauté villageoise qui, comme tout ordre social, doit sans cesse lutter contre le temps qui s’écoule et menace son existence. Sa pérennité ne peut alors être assurée qu’à travers l’accomplissement d’un rituel de "construction – destruction" qui sert aussi de borne temporelle – chaque 16 juillet – et se transmet à l’identique de générations en générations afin de sauvegarder les caractères propres au groupe. C’est ainsi que, par delà le temps qui passe, la communauté villageoise chercherait à s’assurer de son éternité. Une telle lecture du feu de saint Clair met en relief l’importance du site où ce rituel se joue. Elle montre que l’agencement de ses éléments ne doit rien au hasard : qu’il s’agisse de la présence des ifs millénaires renvoyant à l’image d’éternité ; qu’il s’agisse de la proximité du cimetière rappelant le cycle vital s’achevant par la mort de chacun; qu’il s’agisse de l’édification du bûcher - à deux pas du cimetière et des ifs - telle une pyramide métaphore d’une communauté villageoise luttant sans cesse pour sa vie, son renouvellement, et contre sa disparition. De fait, le site du feu de saint Clair, jusque dans le souvenir de ce que fut jadis la place de l’arbre pour l’existence de cette communauté villageoise, offre de précieuses clefs de compréhension de cette manifestation du patrimoine culturel immatériel.

Personne(s) rencontrée(s) / Qualité(s)

- Robert Beauvallet / Doyen des charitons de La Haye-de-Routot / Guide officieux des Ifs et de l’église

- Jacques Binet / 1er Adjoint au Maire / Frère de la charité de La Haye-de-Routot

- Jacky Bordeaux / Maître de la charité de La Haye-de-Routot 2009/2010

- Nicole Egret / Patronne du café des Ifs

- Alain Joubert / Ancien frère de la charité de La Haye-de-Routot / Muséologue parc naturel régional de Brotonne

- Pierre Lercier / Maire de La Haye-de-Routot / Frère de la charité de La Haye-de-Routot

- Michelle Lesage/ Coorganisatrice des Orties Folies et de la fête des légumes oubliés

Localisation (région, département, municipalité)

Région : Haute-Normandie
Département : Eure (27)
Commune : La Haye-de-Routot

Longitude : 0°43’34’’ E
Latitude : 49°.24’17’’ N

Municipalité, vallée, pays, communauté de communes, lieu-dit…
Commune de La Haye-de-Routot (Bourg)
Communauté de Communes du Roumois-Nord
Parc Naturel Régional des Boucles de la Seine-Normande

Adresse : Mairie de La Haye-de-Routot, 81 Chemin des broches
Ville : La Haye-de-Routot
Code postal : 27 350

Téléphone : Mairie / 02 32 57 30 41
Fax : Mairie / 02 32 57 30 41
Site Web 

Dates et lieu(x) de l’enquête : Avril – Juin – Juillet 2009, La Haye-de-Routot
Date de la fiche d’inventaire : Juillet 2009
Nom de l'enquêteur ou des enquêteurs : Yann Leborgne(Chargé de mission, CRECET de Basse-Normandie)
Nom du rédacteur de la fiche : Yann Leborgne(Chargé de mission, CRECET de Basse-Normandie)

N° d'inventaire Ministère Culture :  2009_67717_INV_PCI_FRANCE_00070
Identifiant ARK : ark:/67717/nvhdhrrvswvk2rt

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